Skip to main content

Full text of "La Nouvelle Revue Francaise 1927-10: Vol 29 Iss 169"

See other formats


ANNÉE No 169 | le OCTOBRE 1927 


LA NOUVELLE 


EVUE FRANÇAISE 


ULEs RoMaiNs : Georges Chennevière. 

INDRÉ MaAuRoIS : Voyage au pays des Articoles. 
Luc DurrTaIN : Arrivée en Russie. 

-Jures SuPERVIELLE : Le Cœur et le Tourment. 

| JuuiEN BENDA : La Trahison des Clercs (Suite). 
"ANDRE CHAMSON : Les Hommes de la Route (Il). 


PROPOS d’ALAIN 
_ RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE, par ALBERT THIBAUDET 
CHRONIQUE DRAMATIQUE, par BENJAMIN CRÉMIEUX 


NOTES, par ROGER ALLARD, CHARLES DU BOS, JEAN CASSOU, RENÉ CREVEL, JEAN GRENIER, 
JEANGUÉRIN, DANIEL HALÉVY, P. MASSON-OURSEL, HENRI RAMBAUD, CAMILLE SCHUWER. 


LITTÉRATURE GÉNÉRALE. — Origines de l'esprit bourgeois, par Bernard 

Groethuysen. —La Rencontre de Cervantès et du Quichotte, par P. E. Martel. — 
D La Maison du Peuple, par L. Guilloux. — L'âme primitive, par L. Lévy-Bruhl. 
— Byzance et l'art du XII siècle, par G. Duthuit. 


Le : POÉSIE. — Message, par Jacques Reynaud. — Stances à la Légion étrangère, par 
Maurice Chevrier. — Ligne de cœur, par Paul Fierens. 


LE ITRES ÉTRANGÈRES. — Daphne Adeane, par Maurice Baring. — Quatre-vingt- 


_ dix ans, par Mario Puccini. 


. S ARTS. — Histoire naturelle, par Max Ernst. 


\ 


PARIS 
3; rue de Grenelle (6° — Tél. ; Littré 19-27 


FRANCE: 5 FR. = LE NUMÉRO — ÉTRANGER : 650 


ne : RES Lt nn, 


Ke LIBRAIRIE PLON £ 


À propos'de la “ trahison des clercs” de Julien Benda 
_JACQUES MARITAIN 


Xe PRIMAUTÉ DU SPIRITUEL 
1-16. 0%. FAURE . STE 

h ÉPUISÉ EN Fa ROSEAU D’ or” 4 

À DU MÊME AUTEUR : 

À TROIS REFORMATEURS, in-16 .. .. .. .. 12/fr. 


Q%# UNE OPINION SUR CHARLES MAURRAS ET LE 
ox DEVOIR DES CATHOLIQUES, plaquette in-16.. 5 fr. 


se : COLLECTION D'AUTEURS ÉTRANGERS 
ki ANTONE TCHÉKHOV 

#e! VOISINS 

LQ Tome XII DES Œuvres COMPLÈTES 


traduites du russe par DENIS ROCHE 
AM) ane us lies th Ce ee RES 


3 LE ROMAN DES GRANDES EXISTENCES 
OX me 


L. DUMONT-WILDEN 


ns 
ÆAQŸ LA VIE DE CHARLES-JOSEPH DE LIGNE. 


PRINCE DE L'EUROPE FRANÇAISE | 
MAO nn nl ce eee ve set NP 15. 
DANS LA MÊME COLLECTION : 
OS Dernier paru : 
@% } 9. GEORGES OUDARD. LA TRES CURIEUSE VIE DE 
LAW, AVENTURIER-HONNÊTE HOMME 
D Imer6 (17 mille) .. 4. .., 4 SOMIE 


RÉIMPRESSION : Ÿ @ 


. L JULIEN GREEN 

£ MON T-CINÉ RE 

5 | Roman in-16 (8° mille)., .. .. ss fe 
DU MÊME AUTEUR : RS | 

O&ÆE ADRIENNE MESURAT Sn | 

HI Roman in-16 Le ot ee CITES ee k 


“io LES PETETS-FILS DE PLON & NOURRIT | 


| A 
QE os 8, rue re PARIS (6) à ES ES 


GEORGES CHENNEVIÈRE 


Georges Chennevière est mort, à l’âge de quarante- 
trois ans, dans la nuit du 20 au 21 août dernier, d’une 
maladie qui s'était déclarée le 28 juin, jour anniversaire de 
la mort de son père, à la mémoire de qui il avait dédié un 
poème magnifique. La mort de son père, aussi prématurée : 
que la sienne, lui avait obscurci jadis les années d’adoles- 
cence et de première jeunesse. La date du 28 juin était 
restée à ses yeux néfaste entre toutes. Il n’est pas impos- 
sible que, le 28 juin 1927, il soit entré dans la maladie avec 
le sentiment d’être vaincu d’avance. 

La mort de Georges Chennevière est la perte la plus 
importante que la poésie ait faite, en France, depuis celle 
de Guillaume Apollinaire. Je le dis sans gonfler la voix, et 
parce que je le crois vrai. Le présent hommage à mon 
ami, au plus ancien de mes amis, et, si j'évite de dire au 
meilleur, à celui du moins qui-m’a permis de connaître le 
plus complètement, à certaines époques, la profondeur, 
la généralité, et aussi les douleurs de lamitié, cet 
hommage, j'ai failli me mettre à l’écrire dès la nouvelle de 
sa mort. Je me suis retenu. J'ai pensé que l'essentiel n’était 
pas de laisser jaillir quelques pages émues, ou même émou- 
 vantes. Une douleur personnelle qui s'exprime en public, 
qui prend tant de témoins, c’est sur elle-même, malgré 
tout, qu'elle fait venir l'attention, et — chose horrible — 


| lapplaudissement, lestime. Si quinze jours de délai ne a 


diminuent pas le chagrin, ils lui enlèvent un peu de son 
_ égoïsme naïf ; ils lui donnent la clairvoyance de reconnaître 
que ce n’est pas lui l’essentiel.. 

oz 


418 Ÿ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | 


L'essentiel, ce n’est pas de montrer comment nous 
savons pleurer. Ce n’est même pas, pour le moment, de 
dire quel homme fut Chennevière, quel assemblage de 
dons de l’esprit il manifestait dans le privé, par quels 
charmes de l’âme il gagnait l'amitié, ou la regagnait sans 
effort quand sa nonchalance avait manqué de la lui faire 
perdre. (Car la nonchalance fut toujours son plus grand 
crime. Mais il lui suffisait d’être présent une fois, et tout 
s’oubliait). L'essentiel, il me semble, c’est d’amener 
beaucoup de gens à penser qu’ils ont méconnu Chenne- 
vière poète, et qu’ils doivent, pour cesser de le méconnaître, 
faire ce qu'il faut : lire ses poèmes de près, avec sévérité ; 
les soumettre non plus à cette touche hâtive dont 
s’'accommode l'actualité littéraire, mais à l’épreuve que 
réclament, qu’obtiennent plus ou moins vite les œuvres 
qui prétendent à la durée. Epreuve toute différente par le 
temps et l’attention que le lecteur y dépense, mais plus 
encore par les ressorts de son esprit qu'il y fait jouer et 
par les règles que de lui-même il impose à son jugement. 
J'ai vu à l'étranger des Français qu'on interrogeait sur 
notre littérature, en leur laissant bien entendre qu'on ne 
leur demandait pas des « tuyaux », qu'on n'avait pas 
besoin d’eux pour connaître les auteurs à la mode, qu'il 
n’était pas question de « se tenir au courant », mais 
qu’on aimerait savoir, de la bouche d’un Français, quels 
noms d'aujourd'hui nous opposerions à nos gloires du 
passé ou aux grands étrangers modernes. Ainsi requis de 
répandre, inopinément responsable, notre Français, 
procédait en lui-même à de rapides changements de 
registres, à une révolution esthétique: « Oh oh! » 
faisait-il. Et dans la minute qui suivait, on le sentait 
opérer toute une série de coups de main, de délogements, 
d’exécutions sommaires, tordre #7 peito le cou à une 
douzaine de charmants garçons dont huit jours avant, 
dans un salon de Paris, il aurait juré qu'ils étaient nos 
seuls contemporains lisibles, et se tourner avec un peu 


> 


GEORGES CHENNEVIÈRE 419 


d’anxiété, avec des sortes de remords et d’excuses, vers des 
noms, vers des œuvres dont il ne soupçonnait pas qu'il 
les honorait à ce point. C’est ainsi que la solennité d’une 
circonstance peut remettre soudain les choses à leur place. 
Plus terriblement, la mort a le pouvoir d'appeler au 
bénéfice d’un jugement de durée un artiste que les juge- 
ments d'actualité ont méconnu. 

Chennevière est un méconnu, au sens précis et exem- 
plaire du mot, qui s’écarte d’ailleurs du sens traditionnel et 
simpliste. Pour la plupart des gens, le méconnu, c’est 
encore un homme qui vit dans une obscurité totale. Il 
cache (bien malgré lui) dans sa mansarde un manuscrit, 
un tableau, une partition dont l’humanité serait boule- 
versée si elle les connaissait ; mais elle ne les connaît pas, 
ne se doute même pas qu'ils existent. De mystérieuses 
puissances montent la garde autour du méconnu. Tous ses 
efforts sont contrecarrés. Ses amis, s'il lui en reste, se 
moquent de lui. Sa concierge ne le salue pas. Il mourrait 
de désespoir, si la conscience de son génie ne le maintenaïit 
pas dans une sombre ivresse perpétuelle. 

Voilà le méconnu de la légende. A-t-il existé en d’autres 
temps ? C'est possible. Je n’en suis pas sûr. En tout cas, 
c'est une espèce disparue. Le méconnu d’aujourd’hui est 
un homme que tout le monde connaît, j’entends tous les 
gens de la partie, et souvent une fraction notable du public. 
C’est un peintre devant les tableaux de qui on a passé vingt 
fois dans les expositions ; un poète dont on a lu des vers 
dans des anthologies, dans des revues. Pèrsonne ne le 
méprise. Il échappe à ces bourrasques de lenvie dont les 
artistes heureux sont assaillis tôt ou tard. Il profite même 
parfois d’une de ces dépenses accidentelles de générosité 
que les plus âpres confrères se permettent, sans leur laisser 
_ prendre une destination dangereuse. Quand il meurt, il 
_ paraît sur lui quelques échos de deux ou trois lignes, tout à 
fait bienveillänts. 

C’est justement cette modération a l'erreur qui est 


SLA" - 


Î 


420 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


redoutable, parce qu’elle désarme l’indignation et rend la 


révolte un peu ridicule. C'est elle aussi qui est bien de 


notre temps. Qui oserait parler aujourd’hui de Poètes 
maudits ? Je suis même persuadé que beaucoup de nos 
contemporains, et parmi les plus spirituels, doutent en 
leur fort intérieur qu'il puisse y avoir encore de vrais 
méconnus. S'ils feignent d’y croire, c’est par politesse et 
pour ne décourager personne. « Voyons! nous diraient- 
ils si on les poussait, nous avons profité des leçons 
du passé; nous nous méfions. Rimbaud, Verlaine, 
Cézanne... on ne fait la gaffe qu’une fois. La preuve, 
c’est l'attitude présente de la critique et du public cultivé. 
Pouvez-vous citer, dans les récentes années, une tentative, 
même la plus saugrenue, qui n'ait été examinée avec 
attention, ayec un désir sincère de comprendre? Nous 
avons tellement peur de nous tromper que nous aimons 


mieux perdre du temps avec un fumiste, que d’accepter le. 


risque de méconnaître un novateur. » Entièrement 
d'accord. Je tiens pour certain que si un « vrai jeune » 
lance demain la poésie bégayante, fondée sur ce principe 
que les mots n’acquièrent toute leur valeur d'émotion où 
leur intensité rythmique qu’à condition d’être bégayés, ou 
_l’éructationisme, qui, appuyé par la philosophie moderne, 
abandonne décidément le langage à ses fonctions utilitaires, 
ou logiques, et demande à l’éructation modulée d'exprimer, 
comme tout l'y invite, les profondeurs de la sensibilité et 


de l'inconscient, je tiens pour certain que ce vrai jeune ne : 


sera pas un méconnu. Mais, chers contemporains avertis, 
l'injustice est encore plus maligne que vous. L’injustice est 
un gibier qu'on ne retrouve jamais deux fois à la même 
place. Quand on l'a débusquée d’un coin, elle se garde 
_ bien d’y retourner. Entre 1850 et les premières années de 
ce siècle, c’est en innovant trop brusquement, en heurtant 
les habitudes, en ne sacrifiant pas à certaines pompes ét 
_respectabilités, ou bien en donnant le pas à l'invention 
savoureuse sur la perfection tranquille, qu’on s’exposait à 


e 


Il 


GEORGES CHENNEVIÈRE LMD 


être méconnu, que parfois on s’y condamnait. On était 
traité par les uns d’hystérique, d'exception morbide, voire 
de fou, par les autres (plus indulgents ou plus perfides) de 
poeta minor. Comme la sagesse du commun des hommes 
est faite, hélas! d’expérience (l’expérience de ce qui n’est 
plus) et non de perspicacité, nos contemporains, dans leurs 
rapports avec l’art, vivent sur cette notion du méconnu; 
et comme ils sont tout pleins de bonne volonté, ils jurent 
qu'on ne les y reprendra pas. De même, nos hommes de 
guerre ne se laisseront pas surprendre deux fois par l’inva- 
sion de la Belgique. 
_ Ce n’est évidemment plus chez les excessifs, les excen- 
triques, les incongrus que le méconnu d’aujourd’hui peut 
se nicher. L’extrêmisme artistique est constamment sous le 
feu des projecteurs. De ce côté, la critique garde de jour et 
de nuit la position d’alerte. Même les fous sont étroite- 
ment surveillés. L’un d’eux ne pourrait pas avoir du génie 
plus de vingt-quatre heures sans être immédiatement 
appréhendé et conduit à la gloire de gré ou de force. 
Notez que je ne m'en indigne pas. J’aperçois les bons 
résultats d’une vigilance ainsi orientée. J'étais adolescent 
quand régnait encore l’autre façon de faire. J'en ai gardé un 
souvenir étouffant. Il fallait entendre de quel ton un pro- 
fesseur de rhétorique parlait incidemment de Baudelaire. 
Il fallait voir ces mentions négligentes, ou condescendantes, 
que la grande critique, que les manuels de littérature 
accordaient aux génies non-conformistes. Mais les erreurs 
d'hier n’excusent pas plus celles d’aujourd’hui qu’elles n’ont 
servi à les éviter. 

Le méconnu d'aujourd'hui, il n’y a guère plus de chance 
de le rencontrer chez les ennemis déclarés de l'esprit 
moderne, chez les fanatiques de la tradition, les archaïsants. 
Pour une raison assez claire. Leur attitude est aussi un 

_extrèmisme. Elle est provocante ; elle fait, à sa manière, 
scandale. Ils ont même un air de dire: « Méconnaissez- 
nous, suppôts de la folie moderne ! Ne vous gênez pas 


422 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


pour nous bafouer, enfants pourris de la décadence ! » qui 
donne aussitôt envie de les traiter avec égards, de mettre sa 
coquetterie à leur rendre une surabondante justice. 

Mais supposez un homme qui est moderne, sans parade 
de modernisme, qui est de son temps, par nécessité matu- 
relle, qui va de lui-même à ce qu’il y a de profond dans la 
vie moderne, qui ne croit sincèrement pas qu’elle tienne 
dans un catalogue de grand couturier ou dans un numéro 
de music-hall. Supposez-lui de la grâce, une grâce franche 
et populaire, sans préciosité ; une sensibilité qui se déve- 
loppe par ondes larges, qui nese brise pas en mille petits 
pincements de nerfs. Supposez-le bien convaincu que notre 
époque doit innover, a raison d'innover, mais que si per- 
sonne ne se préoccupe d'amener les innovations à la matu- 
rité des œuvres parfaites, tout se passera comme si elles 
n'avaient pas eu lieu, car le nouveau cesse vite de l'être, et 
s’il n’est pas parfait, a tôt fait de n’être rien. Donnez-lui une 
culture très étendue, et très peu voyante, qui consiste non 
pas à citer Saint Thomas au petit bonheur, l’année où le 
Saint Thomas se porte, mais à savoir solidementet de pre- 
mière main un très grand nombre de choses, qu’il a reliées 
et hiérarchisées par la méditation, et dont il parle le moins 
possible. Admettez que par la race, les affinités, par l'effet 
de cette culture aussi, il se rattache à la principale tradition 
française, au courant du milieu, non à quelque tradition 
plus sinueuse ou plus secrète ; que par suite ses admira- 
tions, les maîtres qu’il invoque, les influences lointaines ou 
proches qu’il avoue, son sentiment de la langue et du style, 
tout cela soit affreusement normal. Vous aurez à grands 
traits Georges Chennevière. Mais vous comprendrez qu’il 
avait réuni à peu près toutes les chances d’être, en ce temps, 
méconnu. | 

Ajoutons, pour ne rien fausser ni forcer, que Chenne- 
vière a étéd’une maladresse pratique incomparable. Le plus 
nonchalant des hommes, je l'ai dit. Laissant fuir les bons : 
hasards ; quasi tenté par les mauvais. Ayant reçu, de 


GEORGES CHENNEVIÈRE 423 


maints côtés, des preuves d'amitié exquises (je sais des 
traits qui honorent les amis de Chennevière) et les ressen- 
tant avec force, mais oubliant de le montrer. Dans les 
réunions, silencieux et débonnaire, d’habitude ; puis un 
beau!jour prenant feu dans une discussion, défendant sa : 
vérité avec une véhémence intraïtable, ne surveillant pas 
ses éclats, ne voyant pas qu’ils vont blesser quelqu'un qui 
l'aime bien, qui lui a rendu service, qui sera prêt à le faire 
encore, mais avec un peu moins d’élan. Je le dis d'autant 
plus librement que je n’ai jamais eu à subir une seule de ces 
bourrades ; et aussi parce qu’il me semble que Chenne- 
vière, près de moi, me souffle : « Dis-le! mon vieux, 
dis-le ! puisque c’est vrai. » Car il aimait la vérité. Et per 
sonne ne convenait de ses torts, ou de ses maladresses, plus 
carrément que lui. Que ceux qu'il avait pu froisser, ou 
décevoir, le sachent. 


*# 
* * 


Je n’ai pas voulu faire une étude sûr Georges Chenne- 
vière. D'abord elle aurait été mal faite. Je suis trop près de. 
son œuvre. Il me faudrait beaucoup de temps pour arriver 
à la voir aussi objectivement que d’autres. Et puis je veux 
que d’autres la fassent, que ces pages-ci ne les en dispensent 
pas, les y obligent au contraire. Il s’agit non de fermer une 
tombe, mais d’inaugurer une mémoire. Mon désir, c’est 
qu’en arrivant ici mon lecteur ne soït pas satisfait ; qu'il 
pense : « Mais alors, si Chennevière c’est si important que 
ça, tout reste à dire. » Justement. 

JULES ROMAINS 
3 Septembre 1927. 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES 


Je ne veux parler ici que des mœurs des Articoles et de 
mes aventures au milieu d’eux ; je réserve le récit de ce qui 
précéda notre arrivée dans leur île pour mon grand 
ouvrage : Le Pacifique qui ne sera achevé que dans deux 
ou trois ans. Mais il est nécessaire, afin que le lecteur 
puisse comprendre ce fragment, de dire comment le voyage 
fut entrepris. 

Mon père, Jean Chambrelan, était un petit armateur ; 
je passai presque toute mon enfance à Fécamp et à Etretat. 
Mon plus vif plaisir était de sortir avec les pêcheurs, 
dans ces vieux bateaux ventrus qu'on appelle dans le 
pays des caloges. Ce fut ainsi que j'acquis, très jeune, 
des instincts de marin. J’appelle marin celui qui navigue 
à la voile et sait flairer la vague et le vent. Pour moi 
le marin moderne, celui du torpilleur et du yacht à 
vapeur, n’est qu'un mécanicien hardi qui conduit en mer 
une voiture de course. 

Mes amis les pêcheurs respectaient beaucoup « le petit 
monsieur de Fécamp » et je pris au milieu d’eux l’habi- 
tude dangereuse d’être traité avec trop d'égards. Lorsque 
mes parents m'envoyèrent dans un lycée de Paris où l’on 
se moqua de mon accent normand, je devins tout de suite 
misanthrope. Je fus le collégien solitaire qui tourne autour 
de la cour, les mains dans les poches, sans amis. J'avais 
besoin de sympathie et ma timidité ne me permettait pas: 
d’en inspirer. 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES 425 


La guerre me cueillit aux portes du lycée. Elle me 
 replongea dans une vie qui convenait à mon étrange 
nature. Le danger, la misère, la saleté des abris, le froid 
et la pluie ne m’effrayaient pas; ce que je craignais, 
c'était le contact direct avec des êtres humains. Je fus 
vite officier et la discipline bâtit autour de moi les cadres. 
dont j'avais besoin. Une courte aventure donna le dernier 
coup de pouce à ma timidité ; blessé, je devins pendant 
mon séjour à l'hôpital amoureux d’une infirmière assez 
jolie, que je voulus épouser. Elle refusa. Je pris l’habi- 
tude, pendant mes permissions, d’éviter la société des 
femmes. 

L’armistice et la paix furent pour moi, comme pour 
beaucoup de jeunes gens, des événements tristes. Qu’allais- 
je faire ? Je ne m'étais préparé à aucun métier. Mon père 
était mort pendant la guerre ; ses bateaux avaient été ven- 
dus ; je ne me sentais de goût que pour la mer ou pour 


le métier de soldat. J'essayai de rester dans l’armée, mais 


la vie de caserne est bien différente de la vie de campagne. 
Ma sauvagerie tournait à la neurasthénie. Tout ce qui 
amusait mes camarades me paraissait vain et ennuyeux. 
En 1922, je donnai ma démission. Ma mère venait de 
mourir en me laissant une petite fortune. Je pensais à par- 
tir pour les colonies. 

_ À ce moment un jeune Français, Gerbault, traversa 
JAtlantique, seul dans un petit cutter de onze mètres et 
publia son Journal de bord. Ce fat pour moi une illumi- 


nation. Cette navigation solitaire, voilà pour quoi j'étais 


fait. Seulement j'étais plus tenté par le Pacifique que par 


PAtlantique. Grand lecteur de Stevenson, de Schwob, de 
Conrad, j'avais toujours désiré voir ces îles aux noms 
admirables : Butaritari, Apemama, Nonuti. Le mot 
« atoll » me ravissait ; j'imaginais une couronne cristal- 


line entourant une lagune d’un bleu sombre. Autant je 


craignais la femme européenne, sa coquetterie, ses caprices, 
autant j'étais attiré par ce que je croyais être la femme. 


426 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


primitive, petit animal fidèle;-silencieux, sensuel. Ma déci- 
sion fut prise en une heure. 

Gerbault, à la fin de son livre, donnait quelques con- 
seils pratiques à ceux qui souhaiteraient limiter. En parti- 
culier il indiquait un type de yacht, une liste d'accessoires 
et de provisions. J’établis un budget et reconnus que je 
risquais de manquer très vite d'argent. Moh notaire, avec 
lequel j'examinai la situation, me conseilla d'aller voir 
quelques grands journaux, un éditeur, et de me procurer 
des fonds par la publication du récit de mon voyage. 
Le conseil était bon; je pus signer deux traités assez 
avantageux, obtenir des avances et commander mon 
petit navire. Ce fut une embarcation de dix tonneaux, 
entièrement pontée, et gréée en cotre bermudien. 

Le journal avec lequel j'avais traité voulut naturel- 
lement annoncer mon expédition à ses lecteurs et me 
demanda un article sur mes projets. J'y décrivis mon 
itinéraire et, pendant toute la semaine qui suivit, je 
reçus les lettres les plus surprenantes. La plupart de mes 
correspondants voulaient m’accompagner. Je compris 
alors combien mon état d'esprit, cette horreur de la vie 
sociale, ce désir de m'en évader, sont chose plus commune 
aujourd’hui qu'on ne croit. Beaucoup d'officiers de la 
marine russe, devenus chauffeurs de taxis ou ouvreurs de 
portières à Paris, me demandaient à partir avec moi 
comme matelots. Des naturalistes, des opérateurs de 
cinéma, des cuisiniers de restaurant, m'offraient leurs ser- 
vices. Mais surtout des femmes me suppliaient de les 
emmener. « J'ai été si malheureuse... Je serai votre 
esclave... Je recoudrai vos voiles et je ferai cuire vos 
repas... Vous me traiterez comme une servante ; il faut 
que je quitte la France, il le faut. » disait l’une. « J'ai 
vu votre photo dans les journaux, écrivait une candidate, 
vous avez l'air triste, mais bien doux et vous avez de jolis 
yeux. » Tout ce courrier m’amusait, mais j'étais décidé à 


partir seul. 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES A27 


La lettre d'Anne arriva l’une des dernières. Avant même 
de l'ouvrir je vis qu'elle ne ressemblait à aucune de celles 
que j'avais reçues. J’aimai la sobriété du papier, la netteté 
de l'écriture, la fermeté des traits. « Je ne sais, monsieur, 
si vous êtes digne de cette lettre ; je le saurai par le ton de 
la réponse, si vous me répondez, ce qui est peu probable. 
Je viens de lire votre article ; vous allez faire ce dont je 
ne puis que rêver. J'ai toujours aimé la mer plus que tout ; 
quand je suis à terre je pense à l’odeur du goudron, au 
vent dur, aux paquets d’eau salée qui cinglent les cabans. 


Les îles du Pacifique... J'ai cru, en lisant ce que vousen 
dites, m’écouter penser moi-même. Alors voici: je suis 


veuve, très jeune, assez riche, tout à fait libre. J'aimerais à 
vous accompagner. Comprenez tout de suite et sans arrière- 
pensée que je ne vous offre pas une camarade de lit, mais 
une camarade de bord. Je crois que C’est possible. Je suis 
certaine de vous être utile ; j'ignore quelles sont vos qua- 
lités de marin ; tous mes amis, dont quelques-uns sont 
des Anglais sévères et francs, ont reconnu les miennes. 
Vous m'êtes nécessaire, vous ou un autre, parce qu'il y a 
des manœuvres de force dont une femme est malheureuse- 
ment incapable. Argent : nous partagerions les frais d’achat 
du bateau, d'équipement, de voyage, exactement par moi- 
tié. Ennuis à craindre : aucun, je suis seule au monde, 
personne ne vous demandera compte de mes actions. Pour- 
quoi je m'adresse à vous et non à un de mes amis marins ? 
Parce que des entreprises comme la vôtre sont rares ; 
aussi parce que les quelques noms de poètes cités dans 
votre article me prouvent que nous avons des goûts com- 
muns. Mon adresse : 39, Quai Bourbon, Ile-Saint-Louis. 
Mon numéro de téléphone : Gobelins 31-35. Si vous dési- 
rez me voir, prévenez-moi ; je vous attendrai au jour et à 
l'heure qui vous seront commodes, sauf le mardi et le 
samedi matin où je suis des cours au Museum. » 
Pourquoi répondis-je ? C'était contraire à tout ce que 
je m'étais promis. La lettre me plaisait. Le style avait 


428 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


quelque chose de franc et de mâle qui me rassuraït. Le 
nom, Anne de Sauves, était joli. « Pourquoi ne pas la 
voir ? » me disais-je, et déjà je me donnais des prétextes 
pour changer mes plans. Elle prenait à sa charge la moitié 
des frais ; c'était la certitude d'achever le voyage sans diff- 
cultés d’argent, de pouvoir le prolonger un peu. Le loge- 
ment à bord était grand si l’on considère les petites dimen- 
sions du bateau. Il était facile d’y établir deux couchettes et 
de les séparer par une cloison. Quand j'allai voir M" de 
Sauves, j'étais déjà prêt à céder. Quand je la vis, ma déci- 
sion fut prise. On ne pouvait dire qu’elle fut parfaitement 
jolie, mais son visage avait la netteté agréable et douce de 
son écriture. Sa voix était un enchantement ; maintenant 
encore, après quatre ans, son naturel me semble sans égal. 
Avec elle non seulement je n’éprouvai jamais aucune 
gène, mais l’idée même d’être gèné me parut absurde. Elle 
parlait de tout directement, sans périphrases, sans hésita- 
tion. D'ailleurs notre conversation fut surtout celle de 
deux marins. Dès les cinq premières minutes, nous en 
fûmes à faire des dessins de voilures et des états de provi- 
sions. L'idée d'Anne était de n'avoir que deux voiles, 
grand'voile et foc, et pas de beaupré, mais mon navire était 
déjà sur chantier, et d'ailleurs à deux la manœuvre serait 
facile. 

Elle fut très étonnée en apprenant que j'avais commandé 
mon bateau en France. Le port de départ le plus commode, 
pour une croisière dans le Pacifique, était San Francisco. 
Pourquoi ne pas construire là-bas, sur nos plans ? Elle! 
avait beaucoup d'amis en Amérique et pouvait faire sur- 
veiller le travail. Cela me parut en effet raisonnable et je 
promis d'essayer d'annuler à l'amiable le contrat passé à 
Saint-Nazaire. Déjà je disais : « Notre bateau ». 

Je lui demandai quelques détails sur sa vie ; elle avait 
été élevée en Vendée par une famille sévère qui l'avait 
mariée, à dix-huit ans, sans la consulter, avec un voisin 
très riche et déjà vieux. Elle avait perdu pendant la guerre 


. VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES _ 429 


_ ses parents et son mari. Elle n'avait été heureuse ni 

|. comme enfant, ni comme femme : « Mais je ne veux pas 
non plus «faire de tragique » ; je n’ai jamais été très mal- 
heureuse ; j’ai un sens de l’humour qui me permet, dans 
les pires moments, d’apercevoir le comique de ma tris- 
tesse. » Elle aimait à faire les choses bien. Tout chez elle 
donnait une impression d’ajustement minutieux. Il y avait 
peu de meubles, mais parfaits. Les murs étaient nus; pas 
de bibelots ; beaucoup de livres. Je remarquai des traités 
de navigation, de natation, de médecine. A la porte sa 
voiture attendait ; elle me ramena elle-même dans le centre 
de Paris; elle conduisait bien, sans bruit, sans effort. 


Il 


Le récit de notre voyage de San Francisco à Honolulu 
trouvera, comme je l'ai dit, sa place dans un autre ou- 
vrage. Il suffit ici de noter que cette traversée fut heureuse. 
Notre bateau, l’Allen, était très marin. Au commence- 
ment nous nous étions crus obligés de prendre le quart 2 
tour à tour, mais nous avions vite reconnu qu’en navi- 

_ guant à la cape, barre amarrée, pendant la nuit, nous 
trouvions au réveil que notre route était restée à peu près 
la même. Nous avions rencontré trois tempêtes, dont une 
assez forte pendant laquelle Anne avait fait ses preuves de 
courage. 

Elle était, comme je l’avais prévu dès notre première 
rencontre, la compagne de voyage idéale. Excellente orga- 

 misatrice, c'était elle qui avait acheté à San Francisco 
toutes nos provisions de bord et qui, pendant la traversée, 

. nous avait fait une cuisine simple et saine. Elle ignorait la 
mauvaise humeur. Elle gardait dans le danger son ton à 
naturel, ses gestes précis. Je l’appelais : « Votre Sérénité ». “Sail 
D'un commun accord nous avions adopté l’un envers à 
l'autre des manières familières et affectueuses. Anne ne Re 
voulait être ni courtisée, ni protégée ; il est peut-être plat 


‘ 


430 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


d'écrire que nous vivions comme deux frères, mais c'est 
encore la formule qui peint le mieux nos rapports. Il faut 
pourtant ajouter, pour être exact, que mon sentiment 
était plus complexe ; souvent jy croyais découvrir de la 
tendresse, du désir, mais je me hâtais alors de commencer 
quelque besogne et de penser à autre chose. 

Des îles Hawaï mon intention était d’aller à FIAT 
mais en faisant un crochet pour voir en passant les Mar- 
quises et les Touamotou. Honolulu m'avait déçu : un 
Monte-Carlo américain. Il me semblait que ces grands 
anneaux de corail blanc brillant au-dessus de la mer nous 
apporteraient enfin un spectacle nouveau. Environ vingt 
jours après notre départ d’Honolulu une observation me 
montra que nous étions par 161°2 de longitude Ouest et 
5°3 de latitude Nord. Nous approchions donc du groupe 
des Fanning, îles rocailleuses et stériles, mais sur lesquelles 
le répertoire Findlay signale un poste anglais d'entretien 
de câbles ; c'était là que je comptais renouveler notre pro- 
vision d’eau douce. 

Vers le soir nous renconträmes une zone de calme plat 
avec une mer assez grosse. De petites vagues vicieuses dont 
le sommet se brisait en écume venaient claquer létrave de 
 PAllen sur un rythme rapide et irrégulier. Puis une brise 
se leva qui fraîchit rapidement et une grande barre de 
nuages noirs comme de l'encre se forma très bas sur l’ho- 
rizon. Bientôt le vent devint très fort et l’Allen donna de 
la bande. Il faisait une chaleur de chaudière. Nous avions 
déjà vu des grains sérieux, mais nous comprîimes tout de 
suite qu'ils n'avaient été que jeux d’enfant auprès de celui- 
ci. Le ciel n’était plus maintenant qu’une chevauchée de 
nuages noirs, poussés à grande allure par le vent. D’im- 

menses vagues déferlaient à bord. A chacune d'elles le 
pont était sous l’eau. Le cotre couché plongeait dans la 
mer. En amenant toute la voilure et en amarrant la barre 
nous obtinmes un peu de répit, mais nous devions nous 
cramponner au mât pour ne pas être emportés. Dressée 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES 431 


dans le vent, les cheveux soulevés, ses calmes sourcils 
immobiles, l’air heureux, Anne était admirable : une 
déesse marine. Vers minuit, comme il était évident que 
nous ne pouvions rien faire, et que les vagues grandis- 
saient encore, elle dit : « Allons nous étendre. » Bien que 
les capots de claires-voies fussent attachés, en bas tout 
était rémpli d’eau. Mais nous étions si fatigués qu'après 
avoir pompé de notre mieux nous nous endormimes l’un 
et l’autre. 

Au bout de quelques heures un bruit étrange, des coups 
violents frappés contre la coque de PAllen, me réveillèrent. 
Faisait-il jour ? Nuit ? On ne voyait rien. Le bateau s’in- 
clinait comme la pente d’un toit. Il était impossible de 
rester debout. En rampant je montai sur le pont. Les 
nuages étaient si bas et si épais que, bien qu'ilfitjour,on ne 
voyait pas à trente mètres. Les vagues étaient d’une hau- 
teur terrifiante. Notre beaupré était cassé ; c'était lui qui 
cognait au flanc du bateau. Que n’avais-je écouté les con- 
seils d'Anne quand elle m'avait demandé de m'en passer ! 
Le panneau de la soute aux voiles avait été arraché. 
L’Allen n’était plus qu’une épave. J'appelai Anne ; j'avais 
besoin de son aide pour couper ce mât qui risquait de 
défoncer notre coque. « Je crois que nous sommes perdus », 
lui dis-je. Elle respira avec force le vent salé et sourit. 

Après une heure de travail pendant laquelle je risquai 
vingt fois d’être emporté, je parvins à couper le mât. 
C'était un danger de moins. Une pluie chaude, aveuglante, 
nous frappait au visage. Nous descendimes à nouveau dans 
la cabine. Nos costumes avaient été complètement déchi- 
rés au cours de cette terrible manœuvre, mais quand Anne 
voulut en changer elle trouva toutes nos caisses inondées. 
Chose plus grave : les instruments étaient bouleversés, 
mon chronomètre demeurait introuvable, la montre d'Anne 
était brisée. Le Findlay et les cartes n'étaient plus qu’une 
bouillie de papier. Si nous échappions à la tempête nous 
étions désormais incapables de naviguer autrement qu'à 


432 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


l'estime. D'ailleurs comment naviguer ? Nous étions dé- 
mâtés et nos voiles en lambeaux. Au milieu de ces pensées 
assez sombres, encore une fois le sommeil nous enveloppa. 


+ 
* * 


Quand j'ouvris les yeux, une étrange impression de 
calme et de silence me surprit ; l’Allen se balançait douce- 
ment. Un petit jour gris clair entrait par le hublot. Sur le 
pont, où je montai d’un bond, un spectacle splendide m’at- 
tendait. Devant nous le soleil se levait dans un ciel jaune 
safran. Le vent était tombé ; de petits nuages mauves et or 
s’allongeaient en bandes parallèles dans l'air tiède. Le jaune 
éclatant du ciel se reflétait dans la mer qui clapotait douce- 
ment autour de nous. « Anne ! » Elle accourut ; je vis qu’elle 
était nue sous une couverture. « Sauvés ? » me dit-elle. 

— Ce n'est pas encore sûr. 

— Que c’est beau ! Où sommes-nous ? » 

Je lui rappelai que je n'avais plus aucun moyen de le 
savoir. Dieu savait à quelle distance de notre route ce 
cyclone avait pu nous entraîner. . 

— Les voiles ? 

Je les lui montrai; elle proposa d’essayer de faire une 
grand’voile avec une couverture. Nous étions certainement 

-près d’une terre car des oiseaux volaient autour du bateau. 
Je m'assis à côté d’elle au soleil et nous nous mimes au 


travail. L'étrange est que, peut-être condamnés, nous. 


n’étions ni tristes, ni effrayés. Au contraire nous éprou- 
ions l’un et l’autre une impression de paix et d’allégresse. 
Vers midi, je descendis pour essayer de retrouver une 
carte. Quand je revins, les mains vides, elle me dit: 
« Terre ! » et me montra, dans le lointain, une ligne sombre 
et courte. C'était une île que dominait un pic. Mais nous 
en étions fort éloignés. Grimpé au sommet du mât, j’agitai 
longtemps des lambeaux de linge. Le courant nous poussait 
_vers la terre ; je distinguai bientôt un cap, puis une forêt; 
et, me sembla-t-il, les toits brillants d’une ville. 


1 


î 


Î 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES 433 


— Mais comme c’est curieux, Anne. C’est un port... je 
vois une sorte de jetée. Où pouvons-nous être ? Ce ne 
sont pas les Fanning. Il n’y aurait pas de montagnes. et je 
ne vois pas quelle grande ville. 

Une heure plus tard un canot venait vers nous ; quand 
il approcha, nous vîmes avec surprise qu’il était monté par 
des marins blancs. Je ne sais pourquoi nous attendions 
une pirogue, des indigènes. Anne se drapa dans sa cou- 
verture. Une épaule nue, elle était bien jolie. A l'avant du 
canot était un quartier-maître galonné qui nous cria, en 
anglais : « Qui êtes-vous ? — Français, traversant le Paoi- 
fique ; la tempête de la nuit dernière nous a beaucoup 
endommagés. Pouvons-nous réparer ici ? » Il parut embar- 
rassé et dit : « Ce n’est pas à moi de décider... La Com- 
mission. Il faut venir au port... » Je lui lançai une 
amarre et lui demandai de nous remorquer. Il proposa 
de nous faire passer à son bord, mais je ne désirais pas 
quitter le mien et Anne, nue sous sa couverture, ne vou- 


_ lait pas se trouver seule avec ces hommes. Il prit l’amarre 


et nous emmena vers la ville. Nous nous demandions, 
Anne et moi, à quel gouvernement ces hommes appar- 
tenaient ; ils ne portaient ni le béret des marins 
anglais, ni celui des marins américains. « Des Austra- 
liens ? — Non, je ne crois pas. » A l’arrière du canot 
flottait un étrange pavillon, blanc, avec neuf visages de 
femmes. 

Le port était petit, mais coquet. Le môle, peint en bleu 
et blanc comme le canot, portait au sommet d’un mûît le 
pavillon blanc aux neuf visages. Anne prit la barre pour 
accoster, tandis que j’essayais de mettre dans un sac quel- 


_ ques objets à emporter à terre ; nous débarquâmes. Notre 


und 


sauveur nous conduisit sous un hangar et nous demanda 


ce que nous désirions en attendant l’heure de la Commis- 


sion. Anne souhaïta une robe, moi un pantalon, et un des 
hommes <courut avec empressement vers la ville. Je 
demandai s’il y avait un consul de France ? 


: 


28 


434 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


« Non, me dit le quärtiermaître, il n’y a ici aucun 
_ consul. L'île est propriété privée. 

— Propriété privée ? Mais de qui ? 

— Des Articoles. 

— Mais qui sont les Articoles ? » 

Il se remit à parler de la Commission. Nous n’y com- 
prenions rien. 

« Vous êtes un Articole ? lui dit Anne. 

— Oh ! non, dit-il avec une sorte de modestie et comme 
si cela eût été une supposition trop flatteuse, oh | non, 
moi je suis un Béos. 

— Quelle étrange histoire ! Et les indigènes ? 

— I n’y a pas d’indigènes. 

— Mais comment s’appelle l’île ? 

— L'île s'appelait autrefois Maïana ; elle est maïnte- 
nant l'ile des Articoles. » Ë 

Sur quoi, comme un matelot revenait avec un paquet, 
il nous remit celui-ci, saluaet se retira discrètement. 

Anne se dépouilla de sa couverture et revêtit la robe ; 
elle était faite d'une étoffe bleue légère et serrée à la taïlle 
par une cordelière ; il y avait aussi dans le paquet un gros 
collier d’ambre jaune. « Voyez ! me dit-elle. Quelle atten- 
tion. Il est délicieux, ce peuple inconnu ». Nous cher- 
chions à nous souvenir de ce nom, Maïana, des Articoles, 
mais il ne semblait pas qu'aucun de nous deux eneñût 
jamais entendu parler. 


IT 


Sur le petit bungalow de bois vernissé était une plaque 
gravée : TEMPORARY IMMIGRATION. Je m'attendais à trouver 
un bureau de douaniers, sentant la pipe, tapissé de circu- 
_ Jaïres ; la chambre où on nous introduisit était un char- 
mant studio où des Morris-chairs, garnies de cretonnes 
gaies, entouraient une table d’un bois luisant et pâle. Le 


s 

\ 
| 
î 1 
î 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES 435$ 


thé était servi, un thé de manoir anglais, gâteau rose, 
gâteau vert, plum-cake géant, minces tranches de pain bis 
beurré. Aux murs, des rayons étaient chargés de livres. 
Trois des fauteuils étaient occupés par nos juges, qui se 


- levèrent à notre entrée. Celui de gauche était un petit 


homme du type moujik, à la barbe mal peignée, mais aux 
yeux doux et profonds ; celui du milieu, très grand au 
contraire et chauve, avait un visage rasé, presque japonais, 
intelligent et un peu dur ; celui de droite, beaucoup plus 
jeune que les deux autres, semblait un être aérien, prêt à 
s’envoler ; ses cheveux bouclés et vaporeux étaient blonds 
de lin, ses yeux gris-bleus. C'était évidemment l’homme du 
centre qui présidait ; à notre surprise il parla français, d’une 
voix agréable, un peu chantante, avec de curieuses précio- 
sités de langage. 

— Je vous présente, nous dit-il, mes confrères : Routchko 
(c'était le petit broussailleux) et Snake (le bel adolescent). 
Je suis moi-même Germain Martin et ma française nais- 
sance me vaut l’honneur de présider à votre examen. Cepen- 
dant il est bon que je vous apprenne tout de suite que la 
langue littéraire de cette île est l’anglais.… Ayez la gentil- 
lesse de me donner vos noms. 

— Je suis, dis-je, Pierre Chambrelan, et ma compagne 
de voyage Mr: de Sauves; je ne sais si vous avez reçu des 
journaux français racontant notre projet de traversée du 
Pacifique. Notre bateau à été, depuis trois jours, complè- 
ment désemparé par la tempête. Nous voudrions simplement 
obtenir ici la permission de réparer, puis de continuer notre 
voyage. Pour les frais de la réparation j'ai à bord un peu 
d'argent ; si cela ne suffit pas, M°° de Sauves à un compte 
à la Westminster Bank et je suppose que par câble. 

— Cher monsieur, dit Germain Martin avec ennui, 
laissez, je vous prie, ces histoires d’argent. C’est un sujet 


bien usé. Nos Béos répareront votre bateau et seront trop 


heureux de le faire. La seule question qui se posé pour 
nous, Commission d’Immigration Temporaire, est de 


436 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAIS 


savoir si vous pouvez être autorisés à faire un séjour au 
pays des Articoles et, d'autre part, s’il n’y a pas matière 
pour nous à vous y retenir quelques mois. 

— Quelques mois ! dis-je avec terreur. Mais. 

— Je vous en prie, interrompit Martin avec une sorte 
de coquetterie autoritaire, attendez. Vous verrez que tout 
s’arrangera.… Madame, asseyez-vous.. Une tasse de thé ? 

Anne, qui mourait de faim, accepta avec joie. Snake la 
servit et quand nous fûmes tous confortablement assis, 
| Martin reprit : 

— Voyons. Vous traversez le Pacifique, seuls tous 
deux, dans le petit bateau que j'ai pu entrevoir tout à 
Pheure.. Pouvez-vous nous indiquer l’objet de cette sur- 
prenante expédition. ? 

— Nos seuls motifs ont été l'amour de la mer et l'hor- 
reur de la vie sociale. M° de Sauves et moi éprouvions le 
même désir d'échapper pour quelque temps à la civilisation. 
Nous étions tous deux bons marins ; nous nous sommes 

$ associés pour cette-croisière. 
- Martin se tourna successivement vers ses deux acolytes ; 
ses yeux brillaient. 
_— Très — intéressant ! dit-il, avec un interminable 
accent sur frés. 

Routchko fixa longuement sur les miens ses beaux yeux : 

— Cher monsieur Chambrelan, me dit-il avec sympa- 
thie, Madame était-elle votre maîtresse avant le départ ou 
lest-elle devenue depuis le départ ? 

Anne posa avec colère sa tasse sur la table. 

— Quelle question ! dit-elle... Je ne suis passa maîtresse. 
Nous sommes des camarades de sport ; rien de plus... Eten 
quoi cela vous regarde-t-il ? 

Martin rit ; il avait un rire étonnant, à la fois enfantin 
et diabolique. 

— Cher ami, dit-il à Routchko, un peu de patience. 
_ Mais le ton était charmant, n'est-ce pas, Snake ? Re 
4 — Oui, dit Snake, rêveur. si authentique. 


} 
/ 


; 
Ÿ 
>> 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES 


; 437 

— Il faut, chers étrangers, reprit Martin, excuser notre 
ami Routchko ; il croit partagé par tous les hommes son 
goût de la confession publique... Mais, et je m’en excuse, 
sa question fut de celles que nos devoirs de Commissaires 
à l'Immigration nous obligent à vous poser. Parlez sans 
crainte, vous êtes ici dans un pays qui s’est délivré de 
toute moralité conventionnelle... Si vous êtes amants, nous 
en prendrons note, mais nous serons bien loin de vous en 
blâmer.. Au contraire, ajouta-t-il, avec une nouvelle into- 
nation étrange. 

— Je parle sans aucune crainte, dis-je alors... Maïs ce 
que Mr° de Sauves vous a dit est la vérité... Nous ne 
sommes que des camarades de bord. 

— Quoi ? dit Routchko. Vous avez vécu, corps à corps, 
sur ce bateau, seuls, loin de tout contrôle social, et le désir 
n’a pas été plus fort que votre orgueil ?.. C’est un cas admi- 
rable, ajouta-t-il à mi-voix en se tournant vers Martin. 

— Très — intéressant ! dit Martin. Je crois, mes chers 
confrères, qu’un interrogatoire plus long ne ferait que 
gâter les possibilités psychologiques du sujet... Je propose 
l'envoi d’office au Psycharium. | 

— Approuvé, dit Routchko en nous lançant un regard 
tendre, 

— Et vous, Snake ? demanda Martin. 

Mais Snake, depuis un moment, griflonnait des notes 
dans un carnet en regardant Anne de temps à autre. Il 


-_ soupira. 


— Oui, dit-il, Psycharium.. naturellement. 

— Donc, conclut Martin, chers hôtes, car dorénavant 
vous êtes nos hôtes, tandis que l’on s’occupera, lente- 
ment, de réparer votre navire, vous serez logés au.Psycha- 
rium Central de Maïana. Allez-y en toute confiance ; vous 


y serez traités avec bonté; vous y trouverez un confort 


sobre, mais suffisant. Nous vous y reverrons. Ah! j'oubliais, 
mes chers confrères... Une chambre ? Deux chambres ? 


— Comment? dit Anne. Deux chambres, naturelle- ec 


\ 


ee Ÿ AR A 


438 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


ment! Mais qu'est-ce que c'est que ces gens-là ? ajouta- 
t-elle en se tournant vers moi. Qu'est-ce que c’est que leur 
Psycharium ? Ils ne vont pas nous mettre dans un asile de 
fous ? Est-ce qu’on ne peut rien faire ? Enfin, Pierre, parlez. 

— Messieurs, commençai-je… 

Mais je me sentais envahi par cette terrible timidité 
dont la solitude à deux m'avait guéri depuis deux mois. 

Routchko de la main me fit signe de me taire, me sou- 
rit avec une mansuétude que je sentis infiniment mépri- 
sante, puis, par-dessus nos têtes, et comme si Anne et moi 
nous n’existions pas : 

— Deux chambres, dit-il à Martin avec douceur et fer- 


meté… Mais vous avez vu la violence de la réaction ?... Ces 


pauvres gens croient au réel avec un fanatisme! Appelez 
un Béos, voulez-vous, cher ami. 

Martin appuya sur une sonnette et un homme en uni- 
forme parut. 


— Vous allez, dit Martin, conduire ces deux étrangers: 
au Psycharium ; je ferai donner des instructions directes à 


Mrs Alexander. 

L'homme salua, puis se pencha vers Martin et murmura 
quelques mots à son oreille. 

— Ah! oui, c’est vrai, dit Martin. J'oubliais l'expert. 
Faites-le entrer. 

Anne we prit la main. 

— Mais, Pierre, je vous en prie, faites quelque chose. 
Ces gens nous croient fous ou le sont eux-mêmes... Ils 
viennent de parler d’expert. Nous allons, tout d’un coup, 
nous trouver enfermés. Pierre, vous savez que je suis calme, 
que je puis être courageuse ; mais en ce moment j'ai peur... 

Snake la regarda et fit un signe à Martin : « Prodigieux ! 
dit Martin... La peur. je n'avais pas vu ça depuis trente 


ans. » Et il conclut, comme s'il avait été au théâtre : 
« Beau-coup de talent. » 


Une porte s’ouvrit et un homme à grande barbe, vêtu 
d’une sorte de blouse maculée de taches de couleur, entra. 


À 
| 


| 
4| 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES 439 


— Bonjour, Augustus, dit Martin. J’envoie ces deux 
amis au Psycharium et j'ai besoin de votre visa. 

L'homme nous regarda, Anne et moi, en fermant un œil. 
_— Elle, dit-il. Sans aucun doute... charmante... une 
peau qui prend bien la lumière... peut-être un peu trop 
Ecole Anglaise pour mon goût, mais il ne s’agit pas de mon 
goût... Lui ?.… moins bien. beaucoup moins bien... mais 
curieux. de beaux méplats. (Il sculpta, du pouce, mes joues 
et mon menton). Oui, ça va, je les prends tous les deux. 

Martin nous pria de nous lever. 

— Monsieur, dit Anne à Routchko, vous avez l’air très : 
bon... Vous me promettez qu’on ne nous fera aucun mal ? 

— Je vous promets, dit Routchko, en lui prenant les 
mains, je vous promets que nous vous sauverons de vous- 
même. 


14 


Notre guide marchait vite. Nous éprouvions cette 
curieuse sensation d'instabilhté que donne un terrain 
solide à ceux qui viennent de passer plusieurs semaines à 
bord d’un bateau. La ville était étrange. Élégante et fleurie 
comme certaines des villes neuves du Maroc, mais avec 
des recherches de formes trop rares qui fatiguaient l'esprit 
et les yeux. Au passage, nous lisions avec surprise les . 
noms des rues : Flaubert Street — Rossetti Park — Proust 
Avenue — Eupalinos Gardens — Babbitt Square — Baring 
Terrace — Forster Street. 

— Que ce peuple est cultivé ! dit Anne. On se promène 
dans une bibliothèque. 

. Nous essayâmes d'interroger notre compagnon ; il parlait 
anglais, mais ne désirait évidemment pas nous éclairer. 
« Ces messieurs ne m'ont pas donné d'ordres. Mrs Alexan- 
der vous expliquera ; elle a l’habitude », répondait-il à toutes 
nos questions. D'ailleurs au bout d’un instant il nous 
montra au fond d’une place un édifice qui ressemblait à un 


440 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


grand hôtel et dit : « Central Psycharium ». C'était notre 
future résidence. Un jardin l’entourait, rempli de palmiers 
en groupes et de massifs de fleurs violettes. 

— Anne, quel est ce Ritz du Pacifique ? 

— Il y a, dit-elle, des maisons de santé qui sont belles 
pour rassurer les malades. 

A l'intérieur ce Psycharium ressemblait à la fois à un 
hôpital et à un musée. Tout y était étiqueté. Partout on 
voyait des horaires, des plans, des flèches. « Sujets libres 
— Sujets réservés — Romanciers : Heures de visite... — 
Peintres et sculpteurs : Heures de visite. » Sur un mot de 
Phomme qui nous avait amenés, le portier sonna trois 
coups sur un timbre agréablement musical et dit : 
« Mrs Alexander va descendre. » 

Mrs Alexander était une femme qui avait dû être belle et 
dont le type était un curieux mélange de Tahitienne et 
d’Anglaise. Elle nous fut tout de suite sympathique ; bien 
qu’elle eût les manières graves et presque déférentes d’une 
house-keeper supérieure, on devinait à l'arrière-plan une 
impatience amusée qui donnait beaucoup de vie à ce 
qu’elle disait. 

— J'ai reçu vos fiches par téléphone, dit-elle, et, par 
miracle, ces messieurs ont été précis, de sorte que tout est 
déjà prêt. Voulez-vous voir vos chambres ? 

— Nous voudrions surtout comprendre, dit Anne. 

— Vous comprendrez, dit Mrs Alexander en souriant, 
mais il faut d’abord voir les chambres. 

Un ascenseur nous mit au troisième étage. Mrs Alexan- 
der suivitun long couloir, ouvrit une porte et nousfûmes 
charmés. Jamais je n’avais vu chambre plus agréable. La 
douceur des tons (gris et parme), la forme classique des 
meubles, les murs vaguement téintés, semblaient si bien 

_faits pour le goût d’Anne tel que j'avais appris à le connaître, 
que je ne pus m'empêcher de le lui dire. x 

— C'est M. Snake qui a lui-même choisi la chambre, 

dit notre hôtesse. | 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES PCR C0: 


Elle alla ouvrir la fenêtre; d’un large balcon qu’abri- 
tait un store, on découvrait un lac bleu-vert que bordaient 
les silhouettes grêles des cocotiers inclinés. Au fond le pic 
de Maïana se détachait, masse d’un noir pourpre sur l’indigo 
violent du ciel. 

— C'est trop beau, dit Anne ravie... Mais qui nous 
offre tout ceci ? Que nous demande-t-on en échange ? 
Sommes-nous libres ? 

— Entièrement libres, madame, à la seule condition 
_ d’être aux heures de visite à la disposition de ces mes- 

sieurs. D'ailleurs Maïana est une île. Où iriez-vous ? 

— Mais qui sont « ces messieurs » ? dis-je. Depuis que 
nous avons mis le pied sur votre territoire, nous ne pou- 
vons obtenir une explication. On semble trouver plaisir à 
nous faire vivre dans le mystère. On nous a dit plusieurs 
fois, madame, que c'était vous qui alliez enfin nous rensei- 
gner. Nous vous supplions de parler. 

— Très volontiers, dit-elle... Mais ne voudriez-vous pas 
d’abord prendre un bain, vous changer? Votre chambre, 
monsieur, est celle de droite. Vos deux salles de bains sont 
voisines. 

— Non, non, dit Anne, nous voulons savoir. Qui sont 

les Articoles ? Qu'est-ce que Maïana? Qu'est-ce que le 
Psycharium ? Que va-t-il advenir de nous? Moi, je ne puis 
vivre dans le doute. 

— Alors écoutez, dit Mrs Alexander, en refermant la 
fenêtre et en nous offrant des fauteuils. Et surtout restez 
très calmes, vous ne courez aucun danger. Au contraire. 
Vous allez passer ici quelques semaines après lesquelles 
vous continuerez votre voyage. Rien de plus Vous 
souvenez-vous du romancier anglais Anthony Scott, qui 
fut célèbre entre 1840 et 1860, fit une immense fortune 

avec un mauvais livre : The Dark Sex, et disparut ensuite 
du monde littéraire ? 

— Je connaissais le nom de l’auteur et le titre du livre, 


442 \ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


dit Anne, mais je n'ai jamais La The Dark Sex, mi aucun 
autre roman de Scott. 

— Tant mieux pour vous, di Mrs Alkrantets Mais 
saviez-vous que ce Scott, en 1861, avait acheté. en toute 
propriété, au gouvernement hollandais, l’île de Maïana, 
avec droits souverains ? 

— Attendez, dis-je, il me semble avoir lu jadis cette his- 
toire ; il fit venir, n’est-ce pas, pour lui tenir compagnie, un 
certain nombre de ses confrères ? 

— C'est exact. Il offrit du terrain gratuitement à tout 
artiste, écrivain, peintre ou sculpteur, qui s’engagerait à ne 
plus quitter l’île et à en accepter les lois. Quarante-trois 
colons le suivirent et formèrent la première génération des 
Articoles.… Avec eux était un nombre à peu près triple de 
‘ serviteurs, hommes et femmes ; c’est d'eux que fut formée 
l'autre classe de la population, celle que vous entendez 
appeler les Béos, abréviation du mot « Béotien » qu'em- 
ployait Scott pour les désigner. Enfin il y avait dans l’île une 
population indigène, peu nombreuse mais très belle ; elle se 
mêla par mariage aux Béos, si bien qu'aujourd'hui, après 
soixante-dix ans, il ne reste plus d’indigènes purs. Tous les 
habitants de l’ile sont ou Articoles, ou Béos ; elle en compte 
maintenant environ dix mille, dont six cents Articoles. 

— Mais quelle est la différence entre les Articoles et les 
Béos ? L'origine seule ? 

— Oh! non, pas du tout. Ici la naissance ne “cofapte 
pas; c’est le genre de travail qui détermine la caste… Les 
Articoles ne remplissent aucune fonction autre qu'artis- 
tique. Ils écrivent, ils peignent, ils composent de la musi- 
que ; ils ne peuvent se livrer à aucun commerce, pas même 
à celui des livres, sous peine d’être poursuivis. Un Articole 
ne doit pas posséder d’argent. 

— Mais comment vit-il ? 

— Il vit grâce aux Béos. Je dois vous dire que beaucoup 
de ces derniers ont acquis de grandes fortunes. L'île est 
très riche en ressources naturelles ; elle contient des plan- 


k 


| 


VOYAGE AU PAYS DES ARTICOLES 443 


tations de caoutchouc, des mines. Elle n’a pas à faire de 
dépenses militaires, puisque son indépendance est garantie 
par toutes les puissances. Quiconque y veut travailler y 
acquiert vite de grands biens. Or le seul plaisir du Béos 
riche, et en particulier de sa femme et de ses filles, est de 
nourrir les Articoles. Tous les soirs, entre cinq et sept 
heures, vous pouvez voir chez les planteurs Béas des tables 
chargées de gâteaux, de sucreries, de boissons et de viandes, 
devant lesquelles les Articoles viennent se poser pendant 
quelques minutes. Des jeunes filles Béos sont là pour les 


servir et recueïllent en échange les quelques phrases que leur 


adressent les Articoles... quand ces messieurs sont en état 
de parler. 

Il nous semblait à tous deux qu’il y avait dans le ton, en 
apparence très respectueux, de Mrs Alexander une imper- 
ceptible nuance de sarcasme, mais nous étions si étonnés 
et si intéressés par tout ce qu’elle venait de nous apprendre 
que nous ne pensions qu’à poser de nouvelles questions : 

— Est-ce que nous pourrons assister aux repas des Arti- 
coles ? demandai-je. 

— Vous serez certainement invités vous-mêmes, dit- 
elle... Dès que ces messieurs auront commencé à parler 
de vous, vous serez très populaires dans Pile. Les sujets 
du Psycharium sont toujours recherchés par les Béos. 

— Mais le Psycharium ? dit Anne... Il faut nous expli- 
quer le Psycharium. 

— C'est facile, dit Mrs Alexander... Au début les Arti- 
coles, qui arrivaient d'Europe ou d'Amérique et qui avaient 
été mêlés à des sociétés complexes, avaient mille sujets à 
traiter ; il leur suffisait de puiser dans leurs souvenirs pour 
y trouver la matière de leurs livres. La seconde génération 
se trouva déjà moins bien pourvue. Il y avait bien ce qu’on 
appelait ici « les thèmes maïaniens »... Vie des Béos… 
Amours de femmes Béos et d’Articoles.. ou d’une femme 
Articole avec un Béos. mais ce fut assez vite épuisé. Alors 
les Articoles se mirent à écrire les uns sur les autres, mais 


444 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


cela offensait et génait beaucoup d’entre eux. D'ailleurs ils 
avaient depuis longtemps céssé d'éprouver des sentiments 
réels et ne trouvaient plus rien à observer, ni chez eux- 
mêmes, ni chez leurs confrères... Quelques-uns traitèrent 
de ces sentiments au second degré qui peuvent être éveillés 
par les œuvres d'art... Par exemple, si vous étiez Articole, 
après un voyage comme le vôtre, vous publieriez non seule- 
ment votre Journal de Bord, mais aussi le Journal de ce 
Tournal de Bord, et votre compagne publierait le Journal du 
Journal du Journal de Bord de mon mari. C’est encore un 
filon très riche. Le grand succès littéraire de cette année à 
Maïana est une Confession de seize mille neuf cents pages, 
- écrite par Routchko, sous le titre : Pourquoi je ne puis écrire. .… 
Mais enfin tout le monde n’a pas le talent de Routchko, et 
c’est pour les Articoles à court de personnages qu’un riche : 
propriétaire Béos, mort il y a dix ans, a créé le Psycharium, 
qui est en somme un jardin d’âmes. Le Psycharium a des 
correspondants en Europe et en Amérique, qui lui envoient 
des sujets curieux... Quelquefois il nous arrive d’en trouver 
parmi les Béos. Quelquefois aussi, un hasard heureux nous 
amène des hôtes comme vous... Ces messieurs essaient 
autant que possible d'y réunir les spécimens des senti- 
ments les plus importants des vieilles sociétés romanesques.. 
— Et qu'appelez-vous « sociétés romanesques », ma- 
_ dame? 
— Celles où tout le monde n’est pas romancier, dit. 
Mrs Alexander d’un air ingénu. | 
Anne et moi nous nous regardâmes. 
— Mais vous, chère madame, dit Anne, qu’êtes-vous ? 
_ Articole ou Béos? 
_ — Oh! moi, dit Mrs Alexander. Née Béos, j'ai été 
pendant vingt ans la femme d’un Articole.:. Je les connais 
bien. É 


- (A suivre). ANDRÉ MAUROIS. 


ARRIVÉE EN RUSSIE : 


I 


EUROPE CENTRALE.— LE COUP DE HACHE DE LODZ.— L'OCEAN 


Tout un jour, un jour de mars long déjà, votre wagon 
‘a glissé à travers l’Allemagne du Nord. Au-delà de l'herbe 
sèche qui borde la voië, le grand pays plat vous a fourni, 
patiemment, forêts, landes et labours ; labours, forêts et 
landes. Parfois quelque large fleuve roule vers le septen- 
trion. Sans cesse, un prodigieux métrage de ciel. 

Ciel, eau et terre : soit ! Mais aussi prodigalité d'œuvres 
humaines. Se frayer passage à travers la moindre bosse 
du sol ? Enjamber la plus humble rivière ? Pour le rail, 
tout est prétexte à s’adjoindre de colossaux ouvrages d’art. 
Aux endroits les plus déserts, vous ne manquez pas d’aper- 
cevoir, échelle sans barreaux appuyée à l’horizon, quel- 
que magnifique route. La rapidité du train vous a-t-elle 
empêché d'admirer cette spacieuse villa ? Mortier à haut 
pourcentage de ciment, œil de bœuf jouant avec les tuiles 
de la toiture on ne sait quel bridge architectural aux 
règles strictes, toutes vitres frottées à l'instant même, 
fenêtres et clôtures repeintes de frais, sentiers à l’aligne- 
ment, rasés comme des aisselles d'Américaines : cette villa 
qui est une demeure de paysans. Ne regrettez pas d’avoir 
avalé si vite la bouchée : la distance va vous en apporter 


à. Copyright by Librairie Gallimard. 


: 


CT DS LT TRE CNRS 


446 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


des milliers et des milliers d’autres, semblables. Semblables, 
mais non pas identiques : eñ guise de fantaisie, à chacune 
sa sorte d'ordre et d'autorité. Au surplus, le train ne 
voyage pas un quart d'heure sans que, de droite ou de 
gauche, les édifices soudain ne foisonnent : villages peu- 
plés comme des villes, écoles, bâtiments publics, et, de 
tous côtés, les innombrables, les monstrueux jouets méca- 
niques des usines. Parfois, sévère, quelque château en pro- 
menade, qui garde ses distances. Cités dont les immeubles 
manquent parfois l’esthétique qu'ils visent, mais atteignent 
la largeur et le confort ; banlieues où se lisent le calcul, la 
confiance, l’audace, tout bourgeonnantes d’échafaudages 
et de bâtisses neuves : ici et là, sur toutes les voies, par 
cohortes, tramways, lourdes autos, foules disciplinées. Les 
foules ? Actives, sérieuses : vous les voyez se presser sur 
les quais de gare ou les trottoirs, bonder les véhicules, les 
cours, les édifices. 

Et maintenant le soir tombe sur cet immense Berlin : 
parcs, canaux, perspectives, lumières dont vous recevez le 
clin d'œil de toutes parts. Le train s’arrête de gare en gare, 
comme s’il s'agissait de parcourir toute une contrée. Il s’est 
ralenti. On dirait que ce qui fait frein, c’est de l’épaisseur 
humaine. 

Voyageur, dans la nuit du sleeping t’abandonnes-tu au 
sommeil ? Tu ne manqueras pas d'y être hanté par un pul- 
lulement d'hommes et de labeurs. Il se multiplie sans 
cesse dans ton rêve. Il envahit de tous côtés l'étendue. Tu 
sens déjà les énergies de cette Europe Centrale déborder 
la frontière polonaise — où le policier des passeports va 
tout à l’heure te procurer un brusque réveil —, s'étendre 
jusqu’à l'Oural, jusqu’au Pacifique, jusqu’à Sirius. 

Eh bien, non ! Pas du tout. 


* 
* * 


— Lodz ! 
Cri bref qui au matin t'éveille, pour tout de bon cette 


ARRIVÉE EN RUSSIE 447 


fois. Te voici maintenant, non point encore en Russie, 
mais déjà en terre slave. Dans un pays que les mains 
des tzars viennent à peine de lâcher, après l'avoir tenu plus 
d’un siècle. Sans prendre le temps d’abaisser les volets du 
compartiment encore obscur, tu te précipites vers le cou- 
loir. 

Dans le ciel qui t'éblouit, tout un hérissement d’usines : 
les célèbres filatures. Cheminées. Fumées. Un instant tu 
peux croire ton songe réalisé : cette industrie me paraît-elle 
pas continuer l'Allemagne et, si l’on veut, le Nord fran- 
çais et belge? Cependant la population assemblée sur le 
quai est toute nouvelle pour toi. Hommes en bottes ; 
juifs en lévite tachée, coiflés de la casquette plate où la 
courte visière semble un ongle noir ; femmes drapant leur 
tête «et leurs épaules dans des châles aux couleurs écla- 
tantes. e 

Bien plus que les costumes, les visages, les attitudes te 
dépaysent. Quoi que ces gens puissent être venus faire ou 
attendre sur le quai, tous ont un air étrange que tu as 
d’abord peine à définir. 

N'est-ce pas ? Ils paraissent être là surtout par ce qu'ils y 
sont. Ce n’est plus l’obéissance allemande : mais quelque 
chose de résigné, de passif. Faces immobiles ; repards 
détachés ; on ne sait quelle contemplation à la node orien- 
tale. Pour ces gens-là, le train qui maintenant a repris 
son voyage ne roule-t-il pas, déjà, un peu à la façon de 
la Maya himdoue : « torrent des mobiles chimères ? » Rap- 
pelle-toi les foules d'hier, si dures et précises, même dans 
Pimmobilité. 

Première impression, peut-être mal fondée ? Tu la 
repousses. En vain : tout ce que tu vas voir dans cette 
journée dezxail:te la rapportera, précisée, fortifiée de preuves. 

Regarde à l’horizon reculer les mille cheminées de Lodz, 
regarde-les bien, ces hautes cheminées ! Car, dans toute 
cette traversée de Pologne, tout au long du jour, sur cinq 
cents kilomètres, tes yeux, en dehors de la modeste ban- 


448. : LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


lieue industrielle de Varsovie, n’en rencontreront pas une 
douzaine. Regarde bien cette route empierrée de cailloux 
pointus, qui te paraît si primitive : sur cinq cents kilomètres, 
je le répète, tu n’en verras peut-être pas une qui rivalise 
avec elle. Rien que des pistes de terre où quelque chariot 
aux roues pleines, qui paraît descendre des pages d’une 
chronique mérovingienne, courageusement négocie les 
flaques de boue, s'engage dans les mares. Tu sais tout à 
coup pourquoi les gens de ce pays-ci mettent des bottes : 
tu distingues par quels détours le port habituel de l’escar- 
pin peut être un indice de civilisation, au moins maté- 
rielle..… As-tu remarqué la méchante automobile qui, tan- 
tôt, s’éloignait sur la « route » ? Aujourd’hui tu verras 
moins encore d'autos que d'usines. | 

Cherche ici la maison d'Europe Centrale ; cette demeure 
qui, hier, érigeait de tous côtés son monument dédié 
à l’activité perpétuelle, à l'énergie et au respect de soi. 
Tu n’en verras pas une. Je dis bien: pas une seule! 
Assurément, çà et là, de grandes masures où le style 
Empire se marie volontiers à un Islam de fantaisie : mais, 
entre les branches, vois les lézardes des murs, le plâtre qui 
gondole, la peinture qui s’écaille, une vitre fêlée. Les 
3 demeures de paysans ? Grossières maisons de bois où, à 
“a. mesure que tu t'enfonces vers l'Est, le tronc à peine équarri 
| succède à la planche et à la poutre, où le chaume rem- 

place la tuile. Un motte vient aux lèvres. Ce sont déjà 
_ des isbas. Et les bulbes d’églises orthodoxes dessinent déjà 
sur l'horizon le porte-à-faux et l’élan d’une courbe inconnue 

_ aux arts d'Europe. 


La Pologne à par ailleurs dans son jeu des industries, des 
automobiles, voire des routes. Néanmoins, certitude : 
_ quelque astuce qu’y puisse mettre le géographe, dans aucun 
pays d'Europe occidentale il n’est possible de tracer une 
ligne droite qui, sur cent vingt lieues, rencontre si 


1! 


ARRIVÉE EN RUSSIE 449 


peu de densité humaine, de vouloir et d’achèvement 
, humains. 

Qu’abordes-tu donc ici, sous les espèces de cette 
immensité slave ? La Terre elle-même. La Terre, pas en- 
core vaincue, avec ses proportions d’élément. L’aménage- 
ment auquel travaillent les hommes point totalement 
exécuté, le dernier problème point aperçu, l’idée dénuée de 
son efficacité dernière, le miracle de la consubstantiation 
pas opéré : lecteur, si tu ne connais pas encore le Sahara $ 
ni la Prairie, voilà ce que, pour la première fois, tu peux 
ressentir. D'ailleurs ce pays illimité, sans cesse renaissant 
de soi-même, où, à mesure que tu avances, la ‘forêt de 
plus en plus domine, ce pays de clairières sauvages et de 
marais est de ceux auxquels l’homme s'attache le*plus 
profondément. Point cette grasse affection qu'entre’ cent 
autres produits fournissent les sols peuplés et riches. Mais 
cet amour généreux, âme versée et répandue, qui nous 
porte dans la société vers les déshérités, les malheureux, 
les ingrats, et, dans la nature, vers les deux indifférences 
suprêmes : le désert et l’océan. 

L’océan ?.. Aurais-tu, franchissant la rive germanique, 
quitté notre petit cap d'Europe ? Lodz, ce monosyllabe, 
onomatopée d’un coup de hache, a-t-il coupé ‘la dernière 
amarre ? ES 

Peut-être. 

Ne ressens-tu pas un étrange ébranlement ? Point seule- ee. 

ment les rails devenus inégaux : on dirait un flot inconnu ps 
qui se gonfle sous un naviré. Le train s’est transfiguré. 
Ce n’est plus le couloir du wagon, c’est « la coupée » Bee. 
chère aux marins. Ce tangage, cette bouffée de brise ? Tous 
les ports européens ont reculé dans la solitude hantée de 
souffles. Ta proue a pris contact avec l’insondable. 


450 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


IT 


FOULES DE MOSCOU 


Le spectacle de la rue ? Dans tout pays, rien de plus 
révélateur. La matière que destine à vos pas le sol des 
cités ; de quelle façon les édifices se comportent à l'égard 
des intempéries, présentent le commerce, enclosent l’ändi- 
vidu, s’entassent sur les foules ; et ces foules elles-mêmes, 
pas, gestes, voix, costumes : mille traits sans cesse emportés, 
et, comme les plis d’une rivière, se reformant sans cesse. 
Observez bien, avec patience, avec scrupule, avec fan- 
taisie. Déjà vous tenez un peuple dans une première iprise. 
Dans cette conquête qui est le but du voyage, tout n’est 
pas sitôt fini, certes : tout dès lors doit commencer. 

Rues de l'Amérique ? Ciment durement imposé au sol ; 
cristallisation de prodigieux édifices ; magasins abstraits, 
sans étalages ; et, là-dedans, rapides, tristes, poings serrés, 
sans perdre un regard de dextre ni de senestre, comme si 
leurs faces étaient placées entre d’invisibles cœillères, les 
êtres humains, sous le tout-puissant index du policeman, 
se ruant au matin droit vers la besogne, on rentrant de 
soir, reins épuisés, fronts vides. 

Rues de lIslam ? C’est sur la terre naturelle, à peine 
incrustée de cailloutis, que s’y poursuivent les jeux de 
l'ombre et du soleil : la terre reçoit les ordures aussi 
naïvement que les visages hébergent les mouches. Pares- 
seux ou fauves errements de pieds à babouches entre le 
menu travail et la querelle féroce ; dans l’étofe que tissent 
rayons, couleurs, clameurs et odeurs sombres, les façades, 
chez nous ouvertes comme des ciseaux plongent, fermées 
et nues, leur coup de poignard. À dix pas du tumulte, 
silence, immobilité : les contours des choses écrasés 
sous le poids de léblouissement, les regards à jamais 
vacants comme l’horizon du désert. 


ARRIVÉE ÆN RUSSIE 451 


Rues de l’Europe ? Assurément, à Londres ou à Madrid, 
à Stockholm, Berlin ou Paris, fort dissemblables. Cepen- 
dant, où que vous soyez dans notre grand pays européen, 
que vous y circuliez sur des voies plus on moins parfaites, 
parmi les témoignages d’une industrie plus on moins 
puissante, reconnaissez des maisons bâties à la mesure de 
l’homme, aux baies accueillantes, aux devantures amicales. 
Et, surtout, que ce soit dans la brume, dans la pluie ou au 
soleil, toujours ces visages curieux les uns des autres, s’in- 
téressant À autrui, s'intéressant au monde, et qui savent 
s’incliner, se tourner de tous côtés. Beaux visages d'Europe, 
où les yeux tiennent tant de place, où la bouche, cet 
organe en d’autres latitudes fait pour mordre on mâcher, est 
si volontiers touchée de cette lumière : le sourire. Oui, un 
homme avec des fenêtres tout autour de Îa tête et qui de 
longue date a résolu, d’un sourire, les problèmes qu'ailleurs 
tant de peuples ignorent ou posent mal : voilà l'Européen. 

Eh bien, la rue de Moscou ? 

Il me tarde de voir sur ces lignes s’avancer les hommes 
de la rue, les hommes eux-mêmes. Je ne voudrais pourtant li 
pas profiler les visages sur un fond vague où leurs traits 
risqueraient de se dissoudre. D’abord un croquis de Mos- 
cou, crayon rapide sur lequel nous reviendrons plus tard. 

Cette prodigalité d’espace qui est russe, a envahi la 
capitale : nous avons constaté le fait dès l’arrivée. Moitié 
moins peuplé que Paris, Moscou est presque trois fois plus 
étendu. Dans les faubourgs, derrière les palissades, des 
jardins sauvages ainsi qu'autant de lambeaux de forêt ; 
beaucoup de basses maisons de bois ; les boulevards tien- 
nent du steppe. C’est encore le « grand village », naguère 
dédaigné par la société de Pétersbourg. 11 n’y a guère que 
dans le centre de la ville, au Nord de ce vaste Kremlim 
dégagé par le fleuve et par de larges places, que les 
rues se rétrécissent, que s'accumulent les étages, que le 
paysage soit tout de pierre. Encore les cours y éven- 
trent-elles volontiers les immeubles, et tel palais style 


452 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Empire russe préserve-t-il un lambeau de parc auprès de 
lun de ces deux ou trois gratte-ciel dont s’enorgueillit 
la capitale : oh, de modestes gratte-ciel de dix étages! 
Beau prétexte que cet excès de superficie pour laisser, 
au printemps encore, dans les cours intérieures ou sur 
les quais, les tas de neige sale s’amonceler à hauteur 
d'homme, les pièges du verglas s’éterniser au bord de 
chaque trottoir. Attention ! les fâcheuses convexités des 
chaussées menacent l’équilibre des voitures. Vous écartez- 
vous un peu du centre ? Aux ornières qui se rappellent les 
roues, succèdent les fondrières qui les guettent. Le ciel y 
pourvoira ! Le ciel et, tout de même, toute une active 
armée de balayeurs. Car telle est la malédiction du climat 
atroce, tour à tour avalanches de neige ou soleil tropical, 
telle est la malédiction de cette Russie qui, dans le plus 
humble de ses aspects, laisse distinguer le sceau d’on ne sait 
quel fatum : pour faire subsister à Moscou cette voirie pri- 
mitive, peut-être en coûte-t-il relativement autant d’effort 
que pour entretenir l’exigeante propreté de quelque cité 
hollandaise ou allemande. 

C’est donc sur un fond étrangement vaste, hétéroclite, 
contesté entre la bâtisse rurale, l'architecture et la météo- 
_ rologie, que vous voyez à Moscou circuler les molécules 
humaines. : 

D'abord, leur allure ? 

Oh, point la trajectoire rectiligne des piétons de 
Michigan Avenue, point ces allures indolentes que vous 
rencontrez dans les soukhs de Damas ou dans les ruelles 
du Caire, point ce vif rebondissement de toutes parts, 
coudes et pensées à ressorts, qui est le fait du Strand 
ou des boulevards parisiens. L'espace qui s’introduit ici 
jusque dans les maisons par les cours, jusque dans les 
étages par les déserts des escaliers et des vestibules, cet 
espace allonge les pas des marcheurs. A travers l’immense 
ville, c’est d’un pied pérégrin que l’on s’avance, avec la 
foulée des épreuves de fond. Cette allure de route, natu- 


\ "4 


lis d idtln 


ARRIVÉE EN RUSSIE | 453 


relle sur leurs boulevards, les Moscovites la conservent 
dans les rues relativement étroites, à circulation dense. 
Voir, sur les pentes du Pont-des-Maréchaux ou sur les 
étendues de la Lubianskaïa, ces multitudes dont les unes 
semblent venir à vous de si loin, dont les autres vous 
dépassent pour s'en aller vers des horizons plus profonds 
encore, c’est, dans le désert des façades, assister à un croi- 
sement de migrations humaines. 

Et maintenant, sans rien changer à votre patiente 
marche, descendez sur ces pages, passants de la foule 
russe, vous à qui, après avoir parlé à tant d’entre vous, si 
souvent je pense comme à ces échappées de paysage où 
la perspective révèle ses profondeurs. Destinées si lisibles : 
au fond de ces faces entr'ouvertes, Histoire inscrite non 
point en caractères russes, mais, comme la musique, en 
signes universels. 

Vous, les premiers, les prolétaires ! Des prolétaires ? 
Oui. Car, dans l’universelle pauvreté de la mise, l’œil 
apprend à distinguer des nuances. Nivellement, soit, 
(nivellement dont les circonstances économiques ont 
jusqu’à présent fait une égalité par en bas), mais où se 
révèlent des degrés. Les travailleurs auxquels dans toute 
civilisation échéent les besognes rudes ou sales et les 
labeurs ingrats, se reconnaissent comme partout. Pas 
seulement aux calus des paumes, mais aux plis plus som- 
maires du visage et aux divers pactes que leurs vêtements 
ont contractés avec les taches, avec lusure, et, dans ce 
pays, plus volontiers peut-être. avec les éraflures qu'avec 
les reprises. Engoncés dans d’épaisses touloupes, largement 
bottés, coiffés du bonnet de mouton, de la casquette ou 
de quelque feutre délavé, les voici venir à vous, les dicta- 
teurs : ceux au nom desquels, par lesquels le prodigieux 
retournement des conditions humaines a été accompli. 

Dans leurs physionomies, ce qui frappe le plus, c’est. 
la différence des expressions selon les âges. 

Triez, parmi ces faces d'hommes du peuple, cle qui 


« 
À 


454 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE | 


avouent plus de quarante-cinq ans : c’est-à-dire les hom- 
mes qui se trouvaient déjà mûrs au moment de la 
révolution. Chez ces émigrés du passé, qui circulent 
dans un monde étranger à leur formation, vous m'avez 
nulle peine à déchiffrer les vieilles expressions tradition— 
nelles que jadis créait un servage mal déguisé. Songerie 
ou ascétisme, réflexion où bonté — gratuites richesses ‘de 
celui qui ne possède rien — ont disposé les rides de cer- 
taines faces. L’ivrognerie et la brutalité se manifestent 
sur d’autres. Au-dessous de quelques fronts moutomniers 
ou stupides, on sent que reviendraient tout naturellement 
sur les lèvres hébétées les mots d'antan : 

— Barine, barima, rien ne s'est passé qu'un mauvais 
rêve ! Et le dormeur est punissable, mais excusable aussi, 
Dieu ait pitié de nous! 

L'homme de dix ou quinze ans plus jeune, celui qui 
a donné son coup de reins au renversement d’un monde 
millénaire, celui-là est tout différent. L’épaule et le coude 
: émancipés, bons encore à donner leur poussée. Dans les 
” figures, parfois des traits tranquilles et puissants ; parfois 
) quelque refrognement, mi-partie de rictus et d’héroïsme ; 

plus souvent un masque dur, impassible : n’a-t-on pas vu 

tomber tant de choses, tant d'hommes ? Les regards de ces 

passants-k se font aigus, leurs bouches se plissent de haïne 

ou de mépris, s'ils retrouvent dans la rue d'aujourd'hui le 
< vestige ou la pousse renaissante de quelque espèce sociale 
F: échappée au sévère sarclage de la baïonnette. 

Le jeune homme imberbe, lui, diffère incroyablement 
et du frère aîné et du père. Je suis de ceux qui croient 
que, dans le corps, tout et le squelette même obéit à l’âme. 
Adolescence où l’on eût, en d’autres temps, décelé le 
rève et l’incertitude jusque dans les os... Qui 4 donné de 
laplomb à la marche, accusé le méplat des joues, éner- 

| giquement accentué la saillie du menton ? Qui a dans ces | 
= yeux mis un éclat plus vif, plus franc, élagué et peut-être 
raccourci le regard ? A quelque parti que lon appar- 


. 


| ARRIVÉE EN RUSSIE 455 


tienne, la rancune ou la reconnaissance vis-à-vis de ceux 


quiavaient huit ans à [2 dissolution de la Constituante, 
seraient des anachronismes. Voici donc la génération 
qui m'est point la cause, mais l’effet du changement. 
Voici croître ceux qui, dans l’ordre nouveau, trouvent 
tout naturel. Qui ont grandi dans ce qui est, endossant 
sans efort des disciplines qu'ils ont toujours connues 
et pour qui les temps révolutionnaires, avec leurs misères, 
leurs efforts et leurs espoirs prodigieux, aussi bien que 
Pancienne domination tsariste, sont de vieilles choses révo- 
Iues. Ceux-ci seront demain la Russie. Une jeunesse qui 
tout entière sait lire : réfléchie, active, hardie, saine, forte, 
prête. e 

Entre les générations d'avant et d’après la guerre, par- 
tout en Europe un intervalle fortement accusé : l'épaisseur 
du coup de sabre. En Russie, vous mettez le pied dans R 
crevasse d’un tremblement de terre. 

Le cataclysme a bouleversé pareïllement lun et l’autre 
sexe. Voïlà, dans l'épaisseur des chäles superposés, la 
matrone, généreusement animale, encombrée de ses seins, 
de ses fesses, des enfants de la bru, ou du petit dernier-né : 
Pamour dételle tard en Russie. Quw’a-t-elle de commun 
avec la jeune femme d’aujourd’hui ou la jeune fille, avec la 
petite comsomol des jeunesses communistes ? — 

Toujours jupe courte et cheveux courts, celles-l : 
toutes les jeunes Russes, comme tous les Chinois, ont 
coupé leur natte, Si délurée sous le petit chapeau adroite- 
ment campé, plus souvent sous la casquette masculine ; 
la veste de cuir où le golf marqués d’une fleur, d’ane 
pochette, d'un fichu. Coquetterie qui s'adresse à soi- 
même et non pas à lhomme. Nulle trace de désir, ni 
offre ni demande dans les regards qui s’échangent entre les 
sexes. £a révolution, là aussi, a tranché. Parfois cette 
jeunesse féminine, directe, nette, énergique, semble avoir 
tout à fait revêtu les manières mâles. Ce n’est point la 
garçonne, c'est le garcon! Parfois même, et cela me 


à LES 


25 
+ 


456 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


rappelle mes souvenirs d'étudiant, l’ambiguité du costume 
aidant il n’y a plus guère intérêt à définir le sexe de cette 
cellule sociale. Mais souvent toùs les charmes avec toutes 
les audaces : dans ces larges et tendres faces des femmes 
slaves, l'œil admirablement pensif, l'indice d’une vie ardente 
et dramatique sous le vestige de la poudre de riz. 

Tout ce monde, en cette fin d’hiver, chaudement vêtu. 
Chaussures rapiécées, costumes ou pardessus le plus sou- 


vent usés, défraîchis, éraillés, maïs pas de loques à lita- 


lienne. Pas de ces minces étoffes où grelottent tant de 
miséreux à Whitechapel ou à Ménilmontant. Dans les 
quartiers les plus populaires, l’enfance (à l'exception des 
« enfants abandonnés ») toujours splendide et soigneu- 
sement emballée : charnue, vernie comme un fruit de 
concours agricole. 

Ajoutons à ce tableau le soldat, l’immanquable soldat 
en promenade que le regard, où que l’on se trouve, ne 
tarde guère à rencontrer. Car on voit à Moscou plus de 
militaires qu’à Paris. Le soldat rouge ? N’imaginez pas de 
l’écarlate à profusion : il n’en reste un peu qu’au bout des 
manches et au collet. La capote gris-vert, pincée à la taille, 
descend en juponnant jusqu’à ras de terre, avalant les 
bottes : cela évoque la redingote du professeur, la 
soutane de l’ecclésiastique. Uniforme symbolique d’une 
armée qui, ne l’oublions pas, est l’armée d’une propa- 


 gande, et, théoriquement du moins, n’appartient pas à 


une nation, mais au prolétariat international. Dans les 
visages, ni cette malice, ni cet insondable ennui qui se 
disputaient jadis les faces de nos « trois ans ». Joues bien 
nourries, grosse jovialité, corps déliés par les sports, 
regards sommaires. Il y a là je ne sais quoi d’anglo-saxon 
assez imprévu. Mais oui ! A part l’uniforme, ces gaillards- 
là ressemblent furieusement à ceux qui sous /es étoiles et les 


bandes, défendent en Amérique l'impérialisme et le capital. 


Que ni les uns ni les autres ne se froissent du rapprochement! 
_ Cependant, parmi cette multitude, vous distinguez des 
Ë 2 Ed 


ER PE D En SE CU Na TT 
PRE CR Re 27? DAME ST AN E 


CEA 


ARRIVÉE EN RUSSIE : 457 


éléments qui ne lui appartiennent point et qu’un début 
de cristallisation en sépare. Cristallisation qui, en réalité, 
| s’opèreau-dessus de l’étiage populaire : formant une couche 
| sociale encore mal « prise », comme la glace nouvelle. 
Il ne s’agit point des ci-devani. La plupart de ces mal- 
heureux ont passé la frontière, ou se trouvent à quelques 
pieds sous terre, dans les fosses communes. Nous en décè- 
Jerons peut-être quelques-uns parmi les mendiants ou 
dans les marchés : presque tous ceux qui restent se 
défendent par le mimétisme, réfugiés dans l’apparence et LE 
aussi dans les emplois des autres catégories. Classe dis- 
parue ! Les éléments de ce que je n’ose appeler « la nou- 
velle bourgeoisie » sont tout différents. 
Faut-il y ranger les intellectuels ? Non, pour la plupart. 


x 


L'intellectuel est, dans la foule, reconnaissable à cette 
grimace crispée, à ce visage de papier froissé que jette 
derrière soi l’esprit en travail, à ses mains blanches ; non 
pas au costume et au genre de vie qui sont le plus sou- 
vent ceux de l’ouvrier. Mais les professions libérales, méde- 
cins, hommes de loi, universitaires, et certains artistes 
heureux, mais les spez, spécialistes chèrement payés, 
techniciens, directeurs d’usine, ressemblent assez, exté- 
rieurement, à l'employé aisé de nos capitales. Les nepmen, 
allure modeste, œil au guet, affectent volontiers une mise = 
négligée, pourtant le drap est sérieux, les chaussures E 
solides. Les femmes de nepmen, les seules, avec les actrices 

et les étrangères, à jeter dans cet ensemble qui serait assez 2 
celui de nos quartiers pauvres, un peu de luxe, d’ailleurs 
discret : fourrures chères, choisies parmi les moins visibles, 

bottes de feutre élégantes, voire, parfois, bas de soie, Enfin 

les fonctionnaires importants du régime, soigneux de leur 

personne, .tenue correcte et austère, geste assuré. Pour les | 
enfants de cette nouvelle classe-là, c’est à peine si on les 24 

_ distingue dés autres. Symptôme frappant : les façons et les ue 

vêtements des jeunes plus égalisés que ceux des parents. FE 


458 LA NOUVELLE REVUE FRANÇXISE 


*# 
* * 


Cette foule qui souvent, le soir, à la sortie du bureau 
et de l'atelier, semble se porter en avant, mue par un zèle 
immense, avec l'assurance d’un but précis — spectacle qui 
contraste avec celui de nos capitales sans foi —; cette. 
foule est assurément, dans l’ensemble, sérieuse et même 
grave. Cependant, comparons encore : point cette crispa- 
tion devenue si visible sur les visages des foules occiden- 
tales, et qui, sous le fard, corrode souvent les jeunes traits 
des Parisiennes (regardez par exemple la sortie d’une de 
nos stations de métro, le soir). Ici, sérénité de presque 
toutes les faces. Quelque apathie parfois dans cette détente 
des traits, l’apathie que cette race mêle même à la passion : 
néanmoins, comme elle pactise vite avec je ne sais quoï 
d’avide et d’ingénu qui est charmant et jeune à tous les 
âges! J'ai parlé tantôt de l'allure voyageuse du Mosco- 
vite : comme, au moindre incident de la rue, le marcheur 
cède aisément à la tentation d’un arrêt! Eh bien, cette 
curiosité sait vite se changer en sourire. Faites en l'épreuve 
dans les quartiers les plus divers, aux heures les plus diffé- 
rentes : sur dix physionomies, il est bien rare que vous ne 
voyiez point, ici l’ébauche, là le vestige, ailleurs le plein 
témoignage du sourire, éclairant deux ou trois d’entre 
elles. Il à sufñ d’un rayon de soleil, d’une malice du ver- 
glas, du mot d’un compagnon, du profil d’un étranger, 
d’un passage de nuage ou de pensée. Car ils voient tout, 
et point seulement devant eux, mais à droite et à gauche, 
j'allais dire derrière eux, ils voient tout, ces beaux yeux 
sensibles. Et les brides qui tiennent si souvent les pau- 
pières ne peuvent rien sur la souveraineté du regard. 
Revenons aux civilisations que nous évoquions tantôt. 
Dans le continent voisin, à quelques centaines de lieues 
vers le sud-est, le principal des êtres humains c’est je ne sais 
quoi de lourd et de secret qui descend de l’occiput sur les 
vertèbres ; Outre-Atlantique, ce sont les poings et les 


\ñ 


459 
mâchoires également serrés. Ici, qui prétend avoir vu des 
troupeaux mornes et esclaves ? De toutes parts, regards 
libres, lèvres agiles à se tendre. 

Ces foules moscovites, où les situer maintenant ? 

Si l'Européen.est bien, essentiellement, un homme «avec 
des fenêtres autour de la tête », ne nous trouvons-nous 


pas en Europe ? 


# 
X 


Pourtant... 

Voyageur, ton instinct te trompait-il tout à fait lorsqu'il 
la semblé, en franchissant [1 frontière germanique, quitter 
aussi tout us monde : ls monde occidental ? S 

Regarde. Regarde bien. 

Une espèce de géant, coiffé d’un énorme bonnet em 
peau de mouton, laine hérissée, te heurte au passage avec 
limpassibilité d’un chameau. Aux côtés de ce nonchalant 
Arménien — beaux yeux noirs et langoureux, lèvres trop 
rouges, nez crochu et avide —, quels sont ces promeneurs 
à subtile démarche, dont, note-le, tu ne remarques guère, 
dans cette foule slave, les pommettes x peine plus sail- 
Jantes que tant d’autres, les yeux à peine plus obliques ? 
Des étudiants de l’Université Chinoise. Voici Tartares, 
Samoyèdes, Ychouvaches, Kirghies, Mongols : tu 
apprendras à les distinguer àx la façon des caftans, des 
bottes, des bonnets, des narines,-à la coupe plus ou moins 
aiguë des yeux, à ce que la peau ou le squelette avouent de 
pourcentage jaune. 23 

Je sais bien que, sur les quais de Eiverpool où de & 
Marseille, Fom peut croiser maints Japonais ou Hindous. Rs. 
Ici, le phénomène est de tout autre ampleur. Rs 

Soit! Des étrangers, et surtout des représentants de 


lointaines républiques soviétiques ? Effet de cette politique 5 
d'expansion en Asie à laquelle les puissances de l'Ouest ont ‘14 
imprudemment acculé l’'U. KR. S. S.!. FLO 

Bien ! Mais de quelles profondeurs vient cette nouvelle à 


horde qui s'approche de toi ? Ce mutilé, x paume de son 


460 L LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


unique bras ramenée en sébile vers le corps, de toute sa 
muette attitude indiquant le: Je suis là si plein de dignité 
du mendiant-oriental? Et cet aveugle à l'antique mélo- 
pée ? Et, dix pas plus loin, cette vieille qui, sur tes doigts 
où brillent quelques kopecks, brusquement prosterne un 
signe de croix : ainsi le moujik, sur l’épi habité de grains 
laissant tomber son immémorial coup de fléau ? Malinset 
malingres, malchanceux et paresseux, culs-de-jatte de 
l'acte, amputés de l'effort grossissent les rangs troués et 
distordus des mutilés et des infirmes. Tellement significa- 
tive, la rencontre de tant d’épaves ! Si quelques voyageurs 
ont exagéré le pullulement de la mendicité, il n’en est pas 
moins certain que, dans le Moscou d’aujourd’hui, le 
nombre des quémandeurs apparaît hors de proportion 
avec tout ce qu’on peut constater en Europe occidentale. 
Assurément les ébranlements sociaux n’ont pas contribué 
à diminuer ces cohortes. Néanmoins, cest tout au plus 
une ou deux fois durant ton séjour que tu pourras soup- 
çonner dans tel spectre aux os minces quelque ancienne 
comtesse, des pages de Guerre et Paix descendue sur le 
trottoir, ou que tu verras tel visage élimé soudain tourner 
contre l’insulte de la rafale un masque autoritaire de vieux 
colonel. Certes, c’est bien de l’éternel fond du peuple russe 
que se lève cette légion lamentable, émouvante et peut-être 
sacrée. 

_ Vieux gouffre de la paresse et du songe, béant dans la 
plaine slave. Mer intérieure plus profonde et large que 
la Caspienne. Une plage bariolée lui est contiguë. Comme 
une grève infinie faite de coquilles étranges, voici, 
déposée aux pieds des façades moscovites, accumulée sur 
les places, alignée sur les boulevards, la horde des petits 
artisans, des petits marchands de la rue. A côté de la 
mendicité, où se touchent les âmes, les merveilleux trot- 
toirs de Moscou vous donnent contact avec tant d’objets, 


tant de couleurs! 


Qui veut des fagots de bouleau, des graines de tourne- 


1 


| 


| ARRIVÉE EN RUSSIE 461 


sol, des oranges, des tartes aux pommes, des lacets, des 


cages, des cigarettes, des boîtes peintes, des poupées, des 
icones, des soutien-gorge ? Voulez-vous offrir à quelque 
amie de ces éclatantes fleurs d’étoffe ? Orner votre tête 
de cette noire calotte octogonale brodée à la tartare ? 
Gonfler de votre souffle ce capitaliste de baudruche coiffé 
d’un petit haut-de-forme de bois ? Préférez-vous mordre 
dans la craquante nacelle de ces pirojki aux choux, ou 
goûter à ces oladii dorés, si la graisse qui en dégoutte ne 
vous effraie pas ? 

Epaisses odeurs, teintes bariolées, imbibant une matière 
presque vivante. Humbles et patientes besognes, à l’éter- 
nelle mode de l'Est. Des pantins articulés se promènent 
sous les bras; des poulets sortent leurs têtes d’un panier ; 
des pâtisseries s’alignent sur une caisse ; des dentelles des- 
cendent de ces épaules jusque sur un petit éventaire ; des 
bottes de légumes, qu’entoure un désastre de feuilles 
écrasées dans la neige boueuse, grimpent du sol jusqu'aux 
poitrines. Presque tout ce monde de vendeurs se tient 
debout, dans une surprenante immobilité. Debout, cer- 
tains par crainte de la police: mais aussi parce que les 
arbres sont debout. Parce que-les bornes des chemins sont 
debout. Parce qu'il y a cinq mille ans les ventes d'esclaves 
se faisaient sans doute debout... 

Savants échafaudages marxistes ? Origine du paupé- 
risme ? Travail nécessaire et sur-travail ? Plus-value 2... 
Un rayon de soleil, un coup de vent et tous ces édifices 
semblent se dissiper à la façon d’un mirage ; tandis que 
(mais n'est-ce pas là aussi fantasmagorie ?), entre les pru- 
nelles fixes de cet aveugle et le rictus tartare de cet artisan 
enraciné au sol d’où il tira ses primitives poteries, la place 
de la Révolution — la Rewoljuzi — a pris l'aspect d’un 
soukh de Constantinople. Ou d’une reconstitution, pour le 
flm, de Babylone. 


x 
+ + 


462 vs LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Voyageur, réfléchis. En fin de compte, où situer ce 
Moscou d'aujourd'hui etle pays dont il est le résumé et da 
capitale ? 
_ Nien Europe, tu viens de le constater. Ni hors d'Eu- 
rope, nous l'avons reconnu. Cet amalgame, unique au 
monde, de nouveauté hardie et d’habitudes archaïques, 
l'étendue, la diversité d’un pays qui, détaché des autres 
civilisations par l'étrange abime de ses frontières, compte 
cent cinquante millions d'habitants «et occupe un sixième 
des terres émergées : est-ce que tout cela ne légitimerait 
pas, au regard de la géographie morale, la reconmais- 
sance, à titre provisoire, d’un sixième continent? De 
même que l’on dit : Amérique du Nord et Amérique du 
Sud, de même, si nous disions : Europe et Autre Europe ? 

Second avantage àcette dénomination. Les motsU.R. S.S. 
et Russie transportent avec eux tant de passions politi- 
ques ! Quelles que puissent être celles que tu partages, un 
nom frais ne peut-il t'aider à les mettre un temps à l'écart : 
m'aider aussi à oublier les miennes, au cas où j'en possé- 
derais sans le savoir ? 

Swift a forgé d’hypothétiques contrées où tout se 
trouve gouverné par l’énormité ou l’exiguité des dimen- 
sions, par l’animalité ou les mathématiques. Veux-tu sup- 
poser que, quittant à Lodz la véritable Europe, tu as 
abordé un pays inconnu que tes premières observations 
semblent te montrer situé à la fois, par ‘miracle, moitié 
dans le passé, moitié dans l’avenir ? Une telle vue est bien 
insuffisante, je t'en préviens, mais incomplètes aussi sont 
les hypothèses dont les savants se servent de façon provi- 
soire pour progresser dans la connaissance des faits. 
Eprouve, par manière d'exercice, vis-à-vis de ce pays pro- 
digieusement réel, le détachement que l’on peut amoir vis- 
à-vis de l'imaginaire, Un regard libre : la meilleure des 
clés à emporter au-delà de l’isthme qui, de la mer Noire à 
la Baitique, te conduit, en effet, dans une Autre Europe. 

LUC DURTAIN 


}" "TAN a, 


LE CŒUR ET LE TOURMENT 


de 
\ 


Te 


AT 


 Iltremble de savoir si c'est d'elle ou de vous, 44 
 Cecœur qui prend la fuite et ne veut pas répondre. | 
Ne énterrogex pas, négligex-le dans Tombre, 
_  Feignexz de ne pas voir ses confuses amours. EE 


É 
"1 
p 
F 


© Affairé par des yeux dont change la couleur Ne. 
3 Il bat en étourdi dans sa maison charnelle Mr 
Dont les volets sont clos la nuit comme le jour, SES 
 Ef croît que ciel et mer sont des beautés jumelles. ts 


à Devant hui pensez bas, il entend les désirs, cr 

_ Les secrets se former et l'amour se parfaire, | D - 
Mais prenez garde, il ne sait rien de sa misère, 

nie même oublié ce qu'on nomme mourir. 


Il 


| Qudle ouvre la jenétre ou que avance wn pied 
La maÿson sous Je jour le sait et le murmure, É 

Etes frèresles murs, pris dans leur dme dure, 
; | Compresment «comm e moi qu'une femme a bougé. 


L 
ve 


0 se dort, le ciél aux changeantes fe 
_ Retient de son sommeil les secrets mouvements. 
Etre homme ou minéral, d'air pur ou detourment 
C'est attendre quelqu'un qui tarde à s'éveiller. 


I 


_ Vous donnez à mon ciel une aimante couleur 
Et me renouvelez mes bois et mes rivières. 
_ Est-ce un bouleau là-bas, un chêne, un peuplier ? 
Ab! je ne réponds plus des arbres de la Terre! 


Je ne veux rien savoir, sachant que je VOUS vois, 


_ Que c’est bien vous, contour de femme et de surprise, 14 
É Votre visage vrai, vos yeux de bon aloi, ie 
x ous, prête à vous enfuir et pourtant si précis 


IV 


Approcher-vous, baïissex les yeux sur mon amour, 
$ ra je cherche en vos mains une chère figure 

Pour vivre et m’en aller encor le long des j jours 

… Périssables avec une douceur qui dure. 


Pre avoir erré dans d'étranges pays, 

| Je fermerai la porte aux formes de la Terre, 5 
Et tenant dans mes mains vos paumes prisonnières,… + 
Je referai le monde et les nuages gris 

… Et les oiseaux qui vont se poser sur la mer. 


\ 
Me 


Grands yeux dans ce visage 
Qui vous a placés là ? 


# 


De quel vaisseau sans mats 
: Etes-vous l'équipage ? 
a © 
Depuis in abordage 
 Attendez-vous ainsi 
di toute “ nuit ? 


Ex Fo noirs d'un bastingage, 
_ Eionnés mais soumis 
CE a loi des orages. 


Quand sonnera minuit 
 Baissez un peu les cils 


466 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


VL 


Quand la voix du retour murmure : Par ici, 
Voici ta chaise obscure et voici ta fenêtre, 

Voici ton lit qui sait le secret de ion étre, 

Il faut les reconnaître après ces jours d’oubli, 
Oublie les belles mains et les yeux du voyage, 
Ecoute les raisons de tes murs restés sages, 

C'est par 101, te dis-je, par ici, 

Quelqu'un Pa pris la main qui Paitendait aussi, 
Pour écarter ce long sillage de ton cœur, 

Qui ne pouvait pas croire à la fin du voyage. 


JULES SUPERVIELEE 


LA TRAHISON DES CLERCS : 


B. — Ils exaltent l'attachement au pratique, flétrissent l'amour 
du spirituel. 


Maïs les clercs ont attisé par leurs doctrines le réalisme 
des laïcs bien autrement qu’en exaltant le particulier et 
flétrissant l’universel ; ils ont inscrit au sommet des 
valeurs morales la possession des avantages concrets, de la 
force temporelle et des moyens qui les procurent, et ont 
voué au mépris des hommes la poursuite des biens pro- 
prement spirituels, des valeurs non pratiques ou désinté- 
ressées. 

C’est ce qu'ils ont fait, d’abord, en ce qui concerne 
l’État. On a vu ceux qui, durant vingt siècles, avaient 
prêché au monde que l’État doit être juste se mettre à pro- 
clamer que l'État doit être fort et se moquer d'être juste 
(on se rappelle l'attitude des principaux docteurs français 
lors de l'affaire Dreyfus). On les a vus, persuadés que les 
États ne sont forts qu'autant qu’ils sont autoritaires, faire 
l'apologie des régimes autocratiques, du gouvernement 
par l'arbitraire, par la raison d'État, des religions qui ensei- 
gnent la soumission aveugle à une autorité, et n'avoir pas 
assez d’anathèmes pour les institutions à base de liberté et 
de discussion ; la flétrissure du libéralisme est une des 


choses de ce temps qui étonneront le plus l’histoire, sur- 


1. Voir les numéros de la Nouvelle Revue Française du 1er août et 
du 1er septembre. ; 


468 \ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


tout de la part des hommes de lettres français. On les a 
vus, les yeux toujours fixés sur l’État fort, exalter l’État 
discipliné à la prussienne, où chacun à son poste, et sous 
les ordres d’en haut, travaille à la grandeur de la nation, 
sans qu'aucune place soit laissée aux volontés particulières :. 
On les a vus, toujours par leur religion de l'État fort 
(encore qu’aussi pour d’autres raisons que nous dirons 
plus loin), vouloir la prépondérance, dans l’État, de l’élé- 
ment militaire, son droit au privilège, l'acceptation de ce 


droit par l'élément civil (voir l’Appel au Soldat, les déclara- 


tions Ge maint écrivain pendant l'affaire Dreyfus); des 
hommes de pensée prêchant l’abaissement de la toge 
devant l'épée, voilà qui est nouveau dans leur corporation, 
singulièrement au pays de Montesquieu et de: Renan. 
Enfin on les a vus prêcher que l’État doit se vouloir fort 
etse moquer d'être juste, aussi et surtout dans ses rap- 
ports avec les autres États ; on les a vus exalter, à cet effet, 
chez le chef de nation, la one d’agrandissement, la con- 
voitise des « bonnes frontières », l'application à tenir ses 
voisins sous sa domination, et glorifier les moyens qui 
leur semblent de nature à assurer ces biens : l’agression 
soudaine, la ruse, la mauvaise foi, le mépris des traités. On 
sait que cette apologie du machiavélisme inspire tous les 
historiens allemands depuis cinquante ans ; qu’elle est pro- 
fessée chez nous par des docteurs fort écoutés, qui invitent 
la France à vénérer ses rois parce qu’ils auraient été des 
modèles d'esprit purement pratique, exempts de tout res- 
pect d’on ne sait quelle sotte justice dans leurs rapports 
avec leurs voisins. 
Je ne saurais mieux faire sentir quelle est ici la nou- 
veauté de lattitude du clerc qu’en rappelant la célèbre 
réplique de Socrate au réaliste du Gorgias : « Tu exaltes 
dans la personne des Thémistocle, des Cimon, des Péri- 


. Sur la religion du « modèle prussien », même chezles clercs 
ne cf. Elie Halévy, Histoire du Peuple anglais: Epiaes livre IL, 
COLE 


LA TRAHISON DES CLERCS 469 


clès, des hommes qui ont fait faire bonne chère à leurs 
concitoyens en leur servant tout ce qu'ils désiraient, sans 
se soucier de leur apprendre ce qui est bon et honnête en 
fait de nourriture. Ils ont agrandi l’État, s’écrient les Athé- 
niens ; mais ils ne voient pas que cet agrandissement 
n’est qu'une enflure, une tumeur pleine de corruption, 
Voilà tout ce qu'ont fait ces anciens politiques pour avoir 
rempli la cité de ports, d’arsenaux, de murailles, de tributs 
et autres niaiseries semblables, sans y joindre la tempé- 
rance et la justice. » On peut dire que jusqu’à nos jours, 
du moins en théorie (mais c’est de théorie que nous 
traitons ici), la suprématie du spirituel proclamée en ces 
lignes a été adoptée par tous ceux qui, explicitement ou 
non, ont proposé au monde une échelle de valeurs : par 
l'Église, par la Renaissance, par le xvin: siècle; aujour- 
d’hui, on devine la risée d’un Barrès ou de tel moraliste 
italien (pour ne parler que des latins) devant ce dédain de 
la force au profit de la justice et leur sévérité pour la 
façon dont cet enfant d'Athènes juge ceux qui ont fait sa 
cité temporellement puissante, Pour Socrate, parfait modèle 
en cela du clerc fidèle à son essence, les ports, les arsenaux, 


les murailles sont des « niaiseries » ; c’est la justice et la 


tempérance qui sont les choses sérieuses ; pour ceux qui 
tiennent aujourd’hui son emploi, c’est la justice qui est 
une niaïsérie — une « nuée » —, ce sont les arsenaux et 
les murailles qui sont les choses sérieuses ; le clerc s’est 
fait de nos jours ministre de la guerre. — Au surplus, 
un moraliste moderne, et des plus révérés, a nettement 
approuvé les juges qui, bons gardiens des intérêts de la 
terre, ont condamné Socrate’ ; chose qu’on n'avait pas 
encore vue chez les éducateurs de l’âme humaine depuis le 
soir où Criton abaissa les paupières de son maître. 

Je dis que les clercs modernes ont préché que l’État doit 
être fort et se moquer d’être juste ; et, en effet, ils ont 


f Sorel, Le procès de Socrate. 


470 ci LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


donné à cette affirmation un caractère de prédication, d’en- 
seignement moral. C'est là leur grande originalité, qu'on 
ne saurait trop marquer. Quand Machiavel conseille au 
prince le genre d’actions qu'on sait, il ne confère à ces 
actions aucune moralité, aucune beauté ; la morale reste 
pour lui ce qu’elle est pour tout le monde et ne cesse pas de 
le rester parce qu’il constate, non sans mélancolie, qu’elle 
est inconciliable avec la politique. « Il faut, dit-il, que le 
prince ait un entendement prêt à faire toujours bien, mais 
savoir entrer au mal, quand il y sera contraint », mon- 
trant que, selon lui, le mal, même s’il sert la politique, ne 
cesse pas pour cela d’être le mal. Les réalistes modernes 
sont des wmoralistes du réalisme; pour eux, l'acte qui rend 
l'État fort est investi, de ce seul fait et quel qu’il soit, d'un 
caractère moral ; le mal qui sert la politique cesse d’être le 
mal et devient le bien. Cette position est évidente chez 
Hegel, chez les pangermanistes, chez Barrès ; elle ne l’est 
pas moins chez des réalistes comme M. Maurras et ses dis- 
ciples, malgré leur insistance à déclarer qu’ils ne professent 
pas de morale ; ces docteurs ne professent peut-être point 
de morale, du moins expressément, en ce qui concerne la 
vie privée, mais ils en professent très nettement une dans 
l'ordre politique, si on appelle morale tout ce qui propose 
une échelle du bien et du mal; pour eux comme pour 
Hegel, en matière politique le pratique est le moral : et ce 
que tout le monde appelle le moral, s’il s'oppose au pra- 
tique, est l’immoral ; tel est rigoureusement le sens — 
parfaitement moraliste — de la fameuse campagne. dite 
du faux patriotique. Il semble qu’on pourrait même dire 
que, pour M. Maurras, le pratique est le divin et que son 
« athéisme » consiste moins à nier Dieu qu’à le déplacer 
pour le situer dans l’homme et son œuvre politique ; je 
crois caractériser assez bien l’entreprise de cet écrivain en 
disant qu'elle est la divinisation du politique *. Ce déplace- 

1. C’est ce qu'ont fort bien vu les gardiens du spirituel qui l'ont con- 
damné, quels qu’aient été d’ailleurs leurs mobiles. Plus précisément, 


LA TRAHISON DES CLERCS 471 


ment de la moralité est certainement l’œuvre la plus 
importante des clercs modernes, celle qui doit le plus 
retenir l'attention de Phistorien. On conçoit quel tour- 
nant c'est dans l’histoire de l’homme quand ceux qui par- 
lent au nom de la pensée réfléchie viennent lui dire que 
ses égoïsmes politiques sont divins et que tout ce qui 
travaille à les détendre est dégradant. Quant aux effets 
de cet enseignement, on les a vus par l'exemple de l’Alle- 
magne il y a dix ans :. 

On peut marquer encore cette innovation des clercs en 
disant que jusqu’à nos jours les hommes n’avaient entendu, 
en ce qui touche les rapports de la politique et de la 
morale, que deux enseignements: l’un, de Platon, qui 
disait : « La morale détermine la politique » ; l’autre, de 
Machiavel, qui disait: « La politique n’a pas de rapport 


l’œuvre de Maurras fait de la passion de l’homme à fonder l’État (ou 
à le fortifier) un objet d’adoration religieuse ; c’est proprement le ter- 
restre rendu transcendant. Ce déplacement du transcendant est le 
secret de la grande action exercée par Maurras sur ses contemporains; 
ceux-ci, notamment dans l'irréligieuse France, étaient visiblement 
avides d’une telle doctrine, si j’en juge par l’explosion de reconnais- 
sance dont ils l’ont saluée et qui semble clamer : « Enfin, on nous 
délivre de Dieu ; enfin, on nous permet de nous adorer nous-mêmes, 
et dans notre volonté d’être grands, non d’être bons ; on nous montre 
l’idéal dans le réel ; sur terre et non dans le ciel. » En ce sens, l’œuvre 
de Maurras est la même que celle de Nietzsche (« restez fidèles à la 
terre»), avec cette différence que le penseur allemand déifie l’homme 
dans ses passions anarchiques et le français dans ses passions organisa- 
trices: Elle est aussi la même que l’œuvre de Bergson et de James, en 
tant qu’elle dit comme eux : le réel est le seul idéal. On peut aussi 
rapprocher cette Zuïcisation du divin de l'œuvre de Luther, 

1. La moralité du machiavélisme est proclamée en pleine netteté 
dans ces lignes, où tout esprit de bonne foi reconnaîtra l’enseignement 
de tous les docteurs actuels de réalisme, quelle que soit leur nationalité : 
« Dans ses relations avec les autres États, le Prince ne doit connaître 
ni loi ni droit, si ce n’est le droit du plus fort. Ces relations déposent 
entre ses mains, sous sa responsabilité, les droits divins du Destin et 
du gouvernement du monde, et l’élèvent au-dessus des préceptes de la 
morale individuelle dans un ordre moral supérieur, dont le contenu 
est renfermé dans ces mots: Salus populi suprema lex esto. » (Fichte, 
cité par Andler, op. cit., p. 33.) On voit le progrès sur Machiavel: 


472 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


avec la morale. » Ils en entendent aujourd’hui un troi- 
sième ; M. Maurras enseigne : « La politique détermine la 
morale: ». Toutefois, la vraie nouveauté n’est pas qu’on 
leur propose ce dogme, mais qu'ils l’écoutent. Calliclès 
déjà prononçait que l’habileté est la seule morale ; mais le 
monde pensant le méprisait. (Rappelons aussi que Machia- 
vel a été couvert d’injures par la plupart des moralistes de 
son temps, du moins en France). 

Le monde moderne entend encore d’autres moralistes 
du réalisme et qui eux aussi, en tant que tels, ne man- 
quent pas de crédit: je veux parler des hommes d'État. 
Je marquerai ici le même changement que plus haut : 
jadis les chefs d’État pratiquaient le réalisme, mais ne 
l’honoraient pas ; Louis XI, Charles-Quint, Richelieu, 
Louis XIV, ne prétendaient pas que leurs actes fusssent 
moraux ; ils voyaient la morale où l'Évangile la leur avait 
montrée et n’essayaient pas de la déplacer parce qu'ils ne 
l'appliquaient pas? ; avec eux — ei c’est pourquoi, malgré 
toutes leurs violences, ils n’ont troublé en rien la civilisation — 
la moralité était violée, maïs les notions morales res- 
taient intactes ; M. Mussolini, lui, proclame la moralité 
de sa politique de force et l’immoralité de tout ce qui sy 
oppose ; tout comme l'écrivain, l’homme de gouvernement, 
qui autrefois n’était que réaliste, est aujourd’hui apôtre de 
réalisme, et on sait si la majesté de sa fonction, à défaut 
de celle de sa personne, donne du poids à son apostolat. 
Remarquons d’ailleurs que le gouvernant moderne, du 
fait qu'il s'adresse à des foules, est tenu d’être moraliste, 
de présenter ses actes comme liés à une morale, à uñe 
métaphysique, à une mystique ; un Richelieu, qui ne doit 

. On peut mettre js enseignement de cet écrivain sous cette forme : 
« Tout ce qui est bien du point de vue politique est bien ; ef jene sais 
pas d'autre critérium du bien » ; ce qui lui permet de dire qu ’il n’énonce 
rien quant à la morale privée. 

2. Dans le Testament politique de Richelieu, dans les Mémoires de 


Louis XIV pour l’Instruction du Dauphin, la table du bientet du HE 
pourrait être signée de Vincent de Paul. he 


LA TRAHISON DES CLERCS 473. 


de comptes qu'à son roi, peut ne parler que du pratique et 
laisser à d’autres les vues dans l’éternel ; un Mussolini, un 
Bethmann-Hollweg, un Herriot, sont condamnés à ces 
hauteurs ‘. Au surplus, on voit par là combien est grand 
aujourd'hui le nombre de ceux que je puis appeler des 
clercs, si j'entends par ce mot ceux qui parlent au monde 
dans le mode du transcendant — et auxquels j'ai le droit 
de demander compte de leur action en tant que tels. 

Les prédicateurs du réalisme politique se réclament sou- 
vent de l’enseignement de l’Église ; ils la traitent d’hypo- 
crite quand elle condamne leurs thèses. Cette prétention, 
peu fondée s’il s’agit de l'Eglise antérieure au xix° siècle, 
l'est beaucoup plus si on considère l’âge actuel. Je doute 
qu’on trouve encore sous la plume d’un théologien mo- 
_ derne un texte aussi brutalement réprobateur de la guerre 
d’accroissement que celui-ci : « On voit combien injuste 
et criante est la guerre de celui qui ne la déclare que par 
l'ambition et par le désir qu’il a d’étendre sa domination 
au delà des bornes légitimes ; par la seule crainte de la 
grande puissance d’un prince voisin avec lequel il vit en 
paix ; par l'envie de posséder un pays plus commode pour 
s’y établir; ou enfin par le désir de dépouiller un rival, 
uniquement à cause qu'on le juge indigne des biens ou 
des états qu'il possède ou d’un droit qui lui est légitime- 
ment acquis, parce qu'on en reçoit quelque incommodité 
dont on veut se délivrer par la force des armes?. » En re- 


1. De même pour l'écrivain : un Machiavel, qui parle pour ses pairs, 
peut s'offrir le luxe de n’être point moraliste ; un Maurras qui parle 
pour des foules ne le peut pas ; on n’écrit pas impunément dans une 
démocratie. Au surplus, l’action politique qui entend se doubler d’une 
action morale prouve qu’elle a le sens des vraïes conditions de son 
succès ; un maître en ces matières l’a dit : « Pas de réforme politique 
. profonde, si on ne réforme la religion et la morale » (Hegel). Il est 
clair qué l'influence particulière de l’Ac/ion française entre tous les 
| organes conservateurs tient À ce que son mouvement politique se dou-. 
ble d’un enseignement moral, encore que d’autres intérêts l’obligent à° 
le nier. 

2. Dictionnaire des Cas de conscience (édit. 1721), article Guerre. On 


474 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


vanche, on ne compte plus aujourd’hui les textes qui ne 
_demandent qu’à être sollicités pour justifier toutes les entre- 
prises conquérantes ; par exemple, cette thèse selon laquelle 
la guerre est juste « si elle peut invoquer la nécessité 
du bien commun et de la tranquillité publique à sau- 
vegarder, la reprise des choses injustement enlevées, la 
répression des rebelles, la défense des innocents : » ; 
cette autre qui prononce que « la guerre est juste quand 
elle est nécessaire à la nation, soit pour la défendre contre 


1 


Pinvasion, soit pour renverser les obstacles qui s'opposent à 
l'exercice de ses droits? ». Aussi bien il est gros de consé- 
quences que l’Église, qui encore au début du siècle der- 
nier enseignait qu'entre deux belligérants la guerre ne 
pouvait être juste que d’un côté 5, ait nettement abandonné 
cette thèse et professe aujourd’hui que la guerre peut être 
juste des deux côtés à la fois, « dès l'instant que chacun 
des deux adversaires, sans être certain de son droit, le con- 
sidère, après avoir pris l’avis de ses conseils, comme sim- 
plement probable 4. » C’est encore une chose grave que la 


remarquera qu'avec une telle morale, la formation territoriale d'aucun 
État européen n'était possible ; c’est le type de l’enseignement non 
pratique, c’est-à-dire, selon nous, du vrai clerc. — Pour Vittoria aussi, 
Pextension de l’empire n’est pas une cause juste. 

1. C’est la thèse d’Alphonse de Liguori, qui prévaut aujourd’hui, 
dans l’enseignement de l'Église, sur celle de Vittoria. 

2. Cardinal Gousset (Théologie morale, 1845). 

3. C’est la doctrine dite scolastique de la guerre, formulée dans 
toute sa rigueur par Thomas d'Aquin. Suivant elle, le Prince (ou le 
peuple) qui déclare la guerre agit comme un magistrat (minister Dei) 
sous la juridiction duquel tombe une nation étrangère, à raison d’une 
injustice qu’elle a commise et qu’elle ne veut pas réparer. Il suit de là, 
en particulier, que le Prince qui a déclaré la guerre doit, s’il est vain- 
queur, uniquement punir le coupable et ne tirer de sa victoire aucun 
bénéfice personnel. Cette doctrine, d’une si haute moralité, est aujour- 
d’hui entiérement abandonnée par l’Église. (Cf. Vanderpol, La 
Guerre devant le Christianisme, titre IX.) 

4. C’est apparemment la thèse que le Saint-Siège à adoptée en 1914 
devant le conflit franco-allemand, l’Allemagne bénéficiant pour lui de 
ce que la théologie appelle l « ignorance invincible », c’est-à-dire qui 
implique qu'on a mis à comprendre les explications de l'adversaire 


k 
| 


LA TRAHISON DES CLERCS 475 


guerre, qui autrefois ne pouvait être déclarée juste que 
contre un adversaire ayant commis une injustice accompa- 
gnée d’une intention morale, puisse lêtre aujourd’hui uni- 
quement si elle est dirigée contre un dommage matériel, 
fait hors de tout mauvais vouloir : (par exemple, un em- 
piètement accidentel de frontière). Il est certain que Napo- 
léon et Bismarck trouveraient aujourd’hui plus que jamais, 
dans l’enseignement de l’Église, de quoi justifier toutes leurs 
chevauchées :. 

Ce réalisme, les clercs modernes l'ont prêché non seule- 
ment aux nations, maïs aux classes. À la classe ouvrière 
comme à la classe bourgeoise, ils ont dit : organisez-vous, 
devenez les plus forts, emparez-vous du pouvoir ou effor- 
cez-vous de le garder si vous l'avez déjà ; moquez-vous de 
faire régner dans vos rapports avec la classe adverse plus de 
charité, plus de justice ou autre « blague 5 » dont on vous 
berne depuis assez longtemps. Et là encore, ils n’ont pas 


toute la diligence dont un homme est capable. On peut évidemment 
penser qu'il fallait de la bonne volonté pour trouver que VERS 
eût droit à ce bénéfice. 

1. C’est — comme aussi la thèse de la guerre juste des deux cétés 
— la doctrine de Molina, qui a entièrement remplacé, dans l’ensei- 
gnement ecclésiastique, en matière de droit de guerre, la doctrine 
scolastique. 

2. Je Lis dans le Dictionnaire théologique de Vacant-Mangenot (1922, 
article Guerre) ce texte, que je recommande à tous les agresseurs dési- 
reux de se couvrir d’une haute autorité morale : « Le chef d’une na- 
tion a non seulement le droit mais aussi le devoir de prendre ce moyen 
(la guerre) pour sauvegarder les intérêts généraux dont il a la charge. 
Ce droit et ce devoir s’entendent non seulement de la guerre stricte- 
ment défensive, mais aussi de la guerre offensive rendue nécessaire par 
les agissements d’un État voisin dont les menées ambitieuses consti- 
tueraient un danger réel. » — On trouve dans le même article une 
théorie des guerres coloniales identique à celle de Kipling quand il les 
nomme :_le fardeau de l’homme blanc. 

3. C’est le mot de Sorel (voir nos Sentiments de Critias, p. 258) ; et 
encore (Réflexions sur la Violence, ch. IT) : « On ne saurait trop exécrer 
les gens qui enseignent au peuple qu’il doit exécuter je ne sais quel 
mandat superlativement idéaliste d’une justice en miarche vers l’ave-” 
nir. » L'auteur professe d’ailleurs la même haine pour ceux qui prè- 
cheraient ce mandat à la bourgeoisie, 


476 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


dit : devenez tels parce qu’ainsi le veut la nécessité ; ils 
ont dit (c'est tout le nouveau): devenez tels parce qu’ainsi 
l'exige la morale, l'esthétique ; sè vouloir fort est le signe 
d’une âme élevée, se vouloir juste, la marque d’une âme 
basse. C’est l’enseignement de Nietzsche, de Sorel, applau- 
dis par toute une Europe pensante ; c’est l'enthousiasme 
de cette Europe, dans la mesure où le socialisme l’attire, 
pour la doctrine de Marx, son mépris pour celle de Prou- 
dhon :. — Et les clercs ont tenu le même langage aux 
partis qui se combattent dans l’intérieur d’une même na- 
tion : devenez le plus fort, ont-ils dit à l’un ou à l'autre 
selon leur passion, et supprimez tout ce qui vous gêne ; 
affranchissez-vous de la sottise qui vous invite à faire sa 
part à l’adversaire, à établir avec lui un régime de justice 
et d'harmonie. On sait l'admiration de toute une armée 
de penseurs de tous pays pour le gouvernement italien qui. 
met simplement hors la loi tous ses concitoyens qui ne 
lapprouvent pas. Jusqu’à nos jours, les éducateurs de l’âme 
humaine, disciples d’Aristote, conviaient l’homme à flétrir 
un État qui serait une « faction organisée » ; les élèves de 
MM. Mussolini et Maurras apprennent à révérer ouver- 
tement un tel Etat?. 


Cette religion de l’état de force et des modes moraux 
qui l’assurent, les clercs l’ont prêchée aux hommes bien 
au. delà du domaine politique, mais sur un plan tout à fait 


1. Voir Réflexions sur la Violence, ch. VI : « la moralité de la vio-, 
lence ». On nous dira que la justice flétrie par Sorel est la justice des 
tribunaux, laquelle n’est, selon lui, qu’une fausse justice, une « vio- 
lence à masque juridique ». Nous ne voyons pas qu'une justice qui 

_serait une vraie justice ait davantage son respect. 

2. On ne saurait trop remarquer, à ce propos, certaines apologies 
modernes de l’intolérance, faites avec une conscience, une absence de 
détour, une fierté d’elles-mêmes dont il semble qu'aucun moraliste, y 
compris ceux de l’inquisition, n’avait encore donné l'exemple : on en 
-trouvera un spécimen cité par G. Guy-Grand (La Philosophie nationa- 
liste, p. 47.) 


x, 
À 
| 


LA TRAHISON DES CLERCS 477 


général : c'est la prédication du pragmatisme, dont l’ensei- 
gnement depuis cinquante ans par presque tous les mora- 
listes influents en Europe est bien un des tournants les 
plus remarquables de l’histoire morale de l’espèce humaine. 
On ne saurait exagérer l'importance d’un mouvement par 
lequel ceux qui depuis vingt siècles ont enseigné à l’homme 
que le critérium de la moralité d’un acte c’est son désin- 
téressement, que le bien est un décret de sa raison dans ce 
qu’elle a d’universel, que sa volonté n’est morale que si 
elle cherche sa loi hors de ses objets, se mettent à lui 
enseigner que l'acte moral est celui par lequel il assure son 
existence contre un milieu qui la lui conteste, que sa 
volonté est morale pour autant qu’elle est une volonté 
€ de puissance », que la partie de son âme qui détermine 
le bien est son « vouloir-vivre » dans ce qu'il a de plus 
« étranger à la raison », que la moralité d’un acte se mesure 
par son adaptation à son but et qu'il n’y a que des morales 
de circonstance. Les éducateurs de l'âme humaine prenant 
parti pour Calliclès contre Socrate, voilà une révolution 
dont j'ose dire qu’elle me semble plus considérable que tous 
les bouleversements politiques. 

Je voudrais montrer certains aspects singulièrement 
remarquables, qu’on ne voit peut-être pas assez, de cette 
prédication. LS RDe 

Les clercs modernes, disais-je, enseignent à l’homme que 
ses volontés sont morales en tant qu’elles tendent à assu- 
rér son existence aux dépens d’un milieu qui la lui con- 
teste. En particulier, ils lui enseignent que son espèce est 
sainte en ce qu’elle a su affirmer son être aux dépens du 
monde qui l’entoure :. En d’autres termes : l’ancienne 
morale disait à l'homme qu'il est divin dans la mesure où il 
se fond à l'univers ; la moderne lui dit qu’il l’est dans la 
mesure où il s’y oppose ; la première l’invitait à ne point 


1. C’est pour quoi le pragmatisme s’appelle aussi l’humanisme. (Cf. 
FE. Schiller, Profagoras or Plato 


478 è LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


se poser dans la nature « comme un Empire dans un 
Empire » ; la seconde l'invite à s’y poser comme telet 
à s’écrier avec les anges rebelles de l'Écriture: « Nous 
voulons maintenant nous sentir dans nous-mêmes, non 
dans Dieu » ; la première proclamait avec le maître des 
Contemplations : « Croire, mais pas en nous » ; la seconde 
répond avec Nietzsche et Maurras : « Croire, mais en nous, 
mais uniquement en nous. » 

Toutefois, la vraie originalité du pragmatisme n’est pas 
là. Le christianisme déjà invitait l'homme à se poser 
contre la nature ; mais il l’y invitait au nom de ses attri- 
buts spirituels et désintéressés ; le pragmatisme l’y invite 
au nom de ses attributs pratiques. L'homme autrefois était 
divin parce qu'il avait su acquérir le concept de justice, 
l’idée de loi, le sens de Dieu ; aujourd’hui il l’est parce 
qu'il a su se faire un outillage qui le rend maître de la 
matière (voir les glorifications de l’homo faber par Nietzsche, 
Sorel, Bergson.) 

L’exhortation à l'avantage concret et à la forme d’âme 
qui le procure se traduit encore chez le clerc moderne par 
un enseignement bien remarquable : l’éloge de la vie guer- 
rière et des sentiments qui l’accompagnent et le mépris de 
la vie civile et de la morale qu’elle implique. On sait la 
doctrine prêchée depuis une cinquantaine d’années à l’Eu- 
rope par ses moralistes les plus considérés, leur apologie 

pour la guerre « qui épure », leur vénération pour 
Phomme d'armes « archétype de pureté morale », leur 
proclamation de la suprême moralité de la « violence » ou 
de ceux qui règlent leurs différends en champ clos et non 
devant les jurys, cependant que le respect du contrat est 
déclaré « l'arme des faibles », le besoin de justice le 
« propre des esclaves ». Ce n’est pas trahir, les disciples de 
Nietzsche ou de Sorel — c’est-à-dire la grande majorité 
des littérateurs contemporains en tant qu'ils proposent au 
monde une échelle de valeurs morales — de dire que, 
selon eux, Colleoni est un exemplaire humain fort supé- 


LA TRAHISON DES CLERCS 479 


rieur à l'Hôpital ; les évaluations du Voyage du Condottiere 
ne sont pas particulières à l’auteur de cet ouvrage. Voilà une 
idéalisation de Pactivité pratique que l’humanité n'avait 
jamais entendue de ses éducateurs, du moins de ceux qui 
lui parlent sur le mode dogmatique. 

On nous représentera que la vie guerrière n’est point 
prônée par Nietzsche et son école comme procurant des 
avantages pratiques, mais au contraire comme le type de 
l’activité désintéressée et par opposition au réalisme qui 
constitue, selon eux, le propre de la vie civile. Il n’en demeure 
pas moins que le mode de vie exalté par ces moralistes se 
trouve être, en fait, celui qui, par excellence, donne les 
biens temporels. Quoi qu’en disent l’auteur des Réflexions 
sur la Violence et ses disciples, la guerre rapporte plus que. 
le comptoir ; prendre est plus avantageux qu'échanger ; 
Colléoni a plus de choses que Franklin. (Naturellement, 
je parle du guerrier qui réussit, puisqu'aussi bien 
Nietzsche et Sorel ne parlent jamais du marchand qui 
échoue.) 

Au surplus, personne ne niera que les activités irra- 
tionnelles, dont l'instinct guerrier n’est qu’un aspect, ne 
soient exaltées par leurs apôtres modernes pour leur valeur 
pratique. Leur historien (R. Berthelot) l’a fort bien dit : 
le romantisme de Nietzsche, de Sorel et de Bergson est 
un romantisme wflitaire. 

Marquons bien que ce que nous signalons ici chez le 
clerc moderne, ce n’est plus l’exaltation de lesprit militaire, 
maïs de linstinct guerrier. C’est la religion de linstinct 
guerrier, hors de tout esprit social de discipline ou de 
sacrifice, qu’expriment ces arrêts de Nietzsche, glorifiés par 
un moraliste français qui lui-même fait école: « Les 
jugements de valeur de l'aristocratie guerrière sont fondés 
sur une puissante constitution corporelle, une santé floris- 
sante, sans oublier ce qui est nécessaire à l'entretien de 
cette vigueur débordante : la guerre, l'aventure, la chasse, 
la danse, les jeux et exercices physiques et en général tout 


£, 


480 ë LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 
ce qui implique une activité robuste, libre et joyeuse » ; 
« cette audace des races nobles, audace folle, absurde, 
spontanée. ; leur indifférence et leur mépris pour toutes 
les sécurités du corps, pour la vie, le bien-être » ; «la 
superbe brute blonde rôdant, en quête de proie et de car- 
nage »… ; « la gaîté terrible et la joie profonde que goû- 
tent les héros à toute destruction, à toutes les voluptés de 
la victoire et de la cruauté. » Le moraliste qui rapporte ces 
textes (Sorel, Réflexions sur la Violence, p. 360) ajoute, 
pour ne laisser aucun doute sur la recommandation qu'il 
en fait à ses semblables : « Il est tout à fait évident que la 
liberté serait gravement compromise si les hommes en 
venaient à regarder les valeurs homériques (c’est, d’après 
lui, celles que Nietzsche vient de célébrer) comme étant seu- 
lement propres aux peuples barbares. » ( 

On observera que ces textes de Nietzsche exaltent la 
vie guerrière hors de toute fin politique’. Et, de fait, le 
clerc moderne enseigne aux hommes que la guerre com- 


porte une moralité en soi et doit être exercée hors même 


de toute utilité. Cette thèse, bien connue chez Barrès, a 


_été soutenue dans son plein éclat par un jeune héros qui, 


pour toute une génération française, est un éducateur de 
l’âme : « Dans ma patrie, on aime la guerre et secrètement 
on la désire. Nous avons toujours fait la guerre. Non 


_ pour conquérir une province, non pour exterminer une 


nation, non pour régler un confit d'intérêts. En vérité, 
nous faisons la guerre pour faire la guerre, sans nulle 
autre idée. » Les anciens moralistes français, même 


1. Et de tout patriotisme. Nietzsche et Sorel prouvent bien que 
l'amour de la guerre est une chose totalement distincte de l'amour de 
la patrie, encore que le plus souvent ils coïncident. 

2. Ernest Psichari, Terres de Soleil ei de Sommeil. Et dans l’Appel 


. des armes, par la bouche d’un personnage qui a visiblement toutes les 


sympathies de l’auteur : « J’estime nécessaire qu’il y ait dans le monde 
un certain nombre d'hommes qui s’appellent soldats et qui mettent 


… leur idéal dans le fait de se battre, qui aient le goût de la bataille, non 


_ de la victoire, mais de la lutte, comme les chasseurs ont le goût de la 
chasse, non du gibier |... Notre rôle à nous, ou alors nous pertoiss hotre 


Î 


LA TRAHISON DES CLERCS 481 


omute de guerre (Vauvenargues, Vigny), tenaient la 
guerre pour une triste nécessité ; leurs descendants la 
recommandent comme une noble inutilité. Toutefois, ici: 
encore, la religion qu’on prêche hors du pratique et sous 
Vespèce de l’art se trouve être éminemment favorable au 
pratique : la guerre inutile est la meilleure préparation pour 
la guerre utile. - 
Cet enseignement amène le clerc Étdéme (on vient de 
_ le voir chez Nietzsche) à conférer une valeur morale à 
lexercice corporel, à proclamer la moralité du sport ; chose 
bien remarquable encore chez ceux qui, depuis vingt 
siècles, invitaient l’homme à ne placer le bien que dans 
des états de lesprit. Les moralistes du sport ne biaisent 
d’ailleurs pas tous avec l'essence pratique de leur doctrine ; 
la jeunesse, enseigne nettement Barrès, doit s'entraîner à 
la force corporelle pour la grandeur de la patrie. L’éduca- 
teur moderne demande son inspiration, non plus aux pro- 
meneurs du Lycée ou aux solitaires de Clairvaux, mais à 
 linstituteur de la petite bourgade du Péloponèse. Au 
reste, notre Âge aura vu cette chose nouvelle : des hommes 
qui se réclament du spirituel enseigner que la Grèce véné- 
rable c’est Sparte avec ses gymnases, non la cité de Platon 
ou de Praxitèle; d’autres soutenir que l'antiquité qu'il 
convient d’honorer, c’est Rome et non la Grèce. Toutes 
choses parfaitement conséquentes chez ceux qui entendent 
ne prècher aux hommes que les constitutions fortes et les 
solides remparts '. 


- raison d’être et nous n'avons plus de sens, c’est de maintenir un idéal 
militaire, non pas, notez-le bien, nationalement militaire, mais si je 
puis dire, militairement ue. » La religion de ce moraliste c’est, 
selon son expression, le mélitarisme intégral. « Les canons, dit-il, sont 
les réalités les plus réelles qui soient, kes seules réalités du monde 
moderne. » ‘Et, visiblement, les réalités sont des divinités pour ce 
« spiritualiste ». ? 

1. Ce rabaissement de la Grèce, qu’on voit chez maint traditiona- 
Jiste français depuis de Maistre, est constant chez les pangermanistes. 
(Cf. notamment H.-S. Chamberlain, la Grise du XIXe siècle, tome I, 


P- 57). 
31 


A4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE. 


La prédication du réalisme conduit le clerc moderne à 
certains enseignements dont on ne remarque pas assez com- 
bien ils sont nouveaux dans son histoire, combien ils rom- 
pent avec les instructions que, depuis deux mille ans, sa 
classe donnait au monde : | 

1° L’exaltation du courage, plus précisément lexhortation 
à faire de l'aptitude de l’homme à affronter la mort la 


x 


suprême des vertus, à n’inscrire toutes les autres, si hautes 
soient-elles, qu'au-dessous de celle-là. Cet enseignement, 
qui est ouvertement celui d’un Nietzsche, d'un Sorel, d’un 
Péguy, d’un Barrès, qui fut de tout temps celui des poètes et 
des chefs d'armée, est entièrement nouveau chez des clercs, 
je veux dire chez des hommes qui proposent au monde une 
échelle de valeurs au nom de la réflexion philosophique 
ou qui admet de passer pour telle ; ceux-ci, depuis Socrate. 
jusqu’à Renan, tiennent le courage pour une vertu, mais 
de second plan ; tous, plus ou moins expressément, ensei- 
gnent avec Platon : « Au premier rang des vertus sont la 
sagésse et la tempérance ; le courage ne vient qu’en- 
suite : » ; les mouvements qu’ils invitent l’homme à véné- 


1. Les Lois, 757 D. Le texte exact de Platon est : « Dans l’ordre 
des vertus, la sagesse est la première ; la tempérance vient ensuite ; le 
courage occupe la dernière place. » Platon entend ici par courage (voir 
le contexte) l’aptitude de l’homme à affronter la mort. Il semble bien 
qu’il n’eût pas davantage donné le premier rang au courage en tant 
que force d'âme, en tant que raidissement contre le malheur, comme 
feront les stoïciens ; la force de l’âme eût toujours, pour lui, passé 
après sa justice (elle n’en était, selon lui, qu’une conséquence). Au 
reste, le courage porté au rang suprême par Barrès n’est point la patience 
stoïcienne, mais bien l’affrontation active de la mort ; pour Nietzsche 
et Sorel, c’est proprement l'audace, et dans ce qu’elle à d’irrationnel — 
courage rabaissé par tous les moralistes anciens et leurs disciples : Cf. 
Platon, Lachès ; Aristote, Eth., VIII ; Spinoza, Eth., IV, 69 ; voire 
des poëtes: « Notre rayson qui préside au courage. » (Ronsard.) 

Il semble que l’affrontation de la mort, même en faveur de la jus- 
tice, n’ait pas été chez les anciens l’objet d’exaltation qu’elle est chez 
les modernes ; Socrate, dans le Phédon, est loué pour sa justice ; il l’est 
peu bruyamment parce qu’il a su mourir pour la justice. Au reste, la 
pensée des anciens sur ce point semble exprimée par Spinoza: « La 
chose à laquelie un homme libre pense le moins, c’est la mort », pensée 


LA TRAHISON DES CLERCS _ 483 


rer ne sont pas ceux par lesquels il cherche à assouvir sa 
soif de se poser dans le réel, mais par lesquels illa modère. 
Il était réservé à notre temps de voir des prêtres du spiri- 
tuel porter au rang suprême, parmi les formes de lâme, 
celle qui est indispensable à l’homme pour conquérir et 
pour fonder ‘. Toutefois cette valeur pratique du courage, 
nettement articulée par un Nietzsche ou par un Sorel, ne 
Vest pas également par tous les moralistes actuels qui exal- 
tent cette vertu. Ceci amène sous nos yeux un autre de 
leurs enseignements : 

2° L’exaltation de Fhonneur, en désignant sous ce mot 
lensemble de ces mouvements par lesquels l’homme 
expose sa vie hors d'un intérêt pratique — exactement, 
par soin de sa gloire — mais qui sont une excellente école de 
courage pratique et furent toujours prônés par ceux qui 
mènent les hommes à la conquête des choses (qu’on songe 
au respect dont l'institution du duel a toujours été l’objet 
dans toutes les armées, malgré certaines sévérités unique- 
ment inspirées par des considérations pratiques) *. Tà 
encore, la place faite à ces mouvements par tant de mora- 
listes modernes est chose nouvelle dans leur corporation, 
singulièrement au pays des Montaigne, des Pascal, des 
La Bruyère, des Montesquieu, des Voltaire, des Renan, 
lesquels, s'ils exaltent l'honneur, entendent par là tout 
qui implique peu de vénération pour celui qui la brave ; on ne vénère 
celui qui brave une chose que si on trouve cette chose considérable. 
On peut se demander si ce n’est pas le christianisme, avec l'importance 
qu’il attache à la mort (comparution devant Dieu), qui a créé, du moins 
chez des moralistes, la vénération du courage. (Je ne saurais laisser ce 
point sans rappeler un passage où Saint-Simon parle de ces nobles 
« qui ne sont bons qu’à se faire tuer. » On peut affirmer qu’il n’est pas 
un écrivain moderne, même ducde France, qui parlerait du courage 
sur ce ton.) 

4. Et pour garder. 

2. Ontrouvera dans Barrès (Une Enquête aux pays du Levant, ch. vn: 
« Les derniers fidèles du Vieux de la Montagne ») un saisissant 
exemple d’admiration pour la religion de l'honneur en raison de ce que 
cette religion, bien exploitée par un chef intelligent, peut donner de 
résultats pratiques. 


484 À LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


autre chose que la religion de l’homme pour sa gloire. —. 
Toutefois, le plus remarquable-ici c’est que cette religion 
de l’homme pour sa gloire est couramment prêchée 
aujourd’hui par des gens d’Église, et comme une vertu 
qui conduit l’homme à Dieu. N’est-on pas confondu 
d'entendre tomber du haut de la chaire chrétienne des 
paroles comme celles-ci : « L'amour des grandeurs est un 
chemin vers Dieu, et l'élan héroïque, qui coïncide pleine- 
ment avec la recherche des gloires dans leur cause, permet 
à celui qui avait oublié Dieu ou qui croyait ne pas le con- 
naître, de le réinventer, de découvrir ce dernier sommet, 
après que des ascensions provisoires l’ont accoutumé au 
vertige et à l'air des altitudes :.» On ne peut se défendre 
de rappeler cette leçon donnée par un vrai disciple de 


1. Tel est éminemment le cas de Montaigne qui, comme on sait, 
exalte l’honneur en tant que sensibilité de l’homme au jugement de sa 
conscience, fort peu en tant que souci de sa gloire (« quittez avec les 
autres voluptez celle qui vient de l'approbation d’autruy. ») Barrès 
croit voir là en Montaigne « un étranger qui n’a pas nos préjugés ». 
Barrès confond les moralistes et les poètes ; je ne vois pas avant lui un 
seul auteur français de prétention dogmatique qui ait fait de l'amour 
de la gloire une haute valeur morale ; les moralistes français avant 1890 
sont très peu militaires, même les militaires, comme Vauvenargues et 
Vigny. (Cf. l'excellente étude de G. Le Bidois, L’honneur au miroir de 
nos lettres, particulièrement ce qui concerne Montesquieu.) 

2. L'abbé Sertillanges, l’Héroisme et la Gloire. Comparer avec les 
deux sermons de Bossuet « sur l'honneur du monde »; on mesurera 
le progrès fait par l’Église depuis trois siècles dans sa concession aux 
_ passions laïques. (Voir aussi Nicole : « De la véritable idée de la 

valeur. ») Les sermons de l'abbé Sertillanges (La vie héroïque) sont 
tout entiers à lire, comme monument d’enthousiasme pour les instincts 
guerriers chez un homme d’Église. C’est vraiment le manifeste du 
clerc casqué. On y trouve des mouvements comme celui-ci, qu'on 
croirait, #ubatis mutandis, extrait de l’ordre du jour d’un colonel de 
hussards de la mort : « Voyez Guynemer, ce héros enfant, cet ingénu 
au regard d’aigle, Hercule fluet, Achille qui ne se retire point sous sa 
tente, Roland des nuées et Cid du ciel français : vit-on jamais plus 
farouche et furieux paladin, plus insouciant de la mort, la sienne ou 
celle d’un adversaire ? Ce « gosse », ainsi que l’appelaient couramment 
ses camarades, ne goûtait que la joie sauvage de l’attaque, du combat 
dur, du triomphe net, et chez lui l'arrogance du vainqueur était à la 
_ fois charmante et terrible. » { 


LA TRAHISON DES CLERCS 485. 


Jésus à un docteur chrétien qui avait singulièrement 
oublié, lui aussi, la parole de son maître : « Avez-vous 
remarqué que, ni dans les huit béatitudes, ni dans le Ser- 


mon sur là montagne, ni dans l'Évangile, ni dans toute la 


littérature chrétienne primitive, il n’y a pas un mot qui. 
mette les vertus militaires parmi celles qui gagnent le 
royaume du ciel ? » (Renan, Première Lettre à Strauss *.) 


Remarquons que nous ne reprochons pas au sermo- 
naïre chrétien de faire sa part à la passion de la gloire, et 
autres passions terrestres ; nous lui reprochons d'essayer 
de faire croire qu’en le faisant il est d’accord avec son 
institution. Nous ne demandons pas au chrétien de ne 


point violer la loi chrétienne ; nous lui demandons, s’il la 


viole, de savoir qu’il la viole. Ce dédoublement me semble 
admirablement exprimé par ce mot du cardinal Lavigerie 
auquel on demandait : « Que feriez-vous, Monseigneur, 
si l’on souflletait votre joue droite ? » et qui répondait : 
« Je sais bien ce que je devrais faire, maïs je ne sais pas ce 
que je ferais. » Je sais bien ce que je devrais faire, et donc 
ce que je dois enseigner ; celui qui parle ainsi peut se per- 
mettre toutes les violences, il maintient la morale chré- 
tienne. Les actes ici ne sont rien ; le jugement des actes 
est tout. À 
_ Faut-il redire qu'il ne s’agit point ici de déplorer que les 
religions de l'honneur et du courage soient prêchées aux 
humains ; il s’agit de déplorer qu’elles leur soient prêchées 
par des clercs. La civilisation, nous le répétons, ne nous 
semble possible que si l'humanité observe une division des 
fonctions ; que si, à côté de ceux qui exercent les passions 
laïques et exaltent les vertus propres à les servir, il existe 
une classe d'hommes qui rabaisse ces passions et glorifie 


s 


1. Rappelons aussi la définition de l’honneur selon Thomas d'Aquin, 


laquelle n’est pas précisément celle de l'honneur exalté par l’abbé Ser- 


tillanges : « L’honneur est bon (comme l’amour de la gloire humaine) 


à condition qu’il ait la charité pour principe et la gloire de Dieu ou le 


bien du prochain pour fin. » 


486 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


des biens qui passent le temporel. Ce que nous trouvons 
grave, c’est que cette classe d'hommes ne fasse plus son: 
office et que ceux dont la charge était de dissoudre l’orgueil 
humain prônent les mêmes mouvements de l’âme que les 
conducteurs d'armée. 

On nous représentera que cette prédication est, du 
moins en temps de guerre, imposée aux clercs par les 
laïcs, par les États, lesquels entendent aujourd’hui mobi- 
liser à leur profit toutes les ressources morales de la 
nation *. Aussi bien ce qui nous frappe n'est-ce pastant de 
voir les clercs faire cette prédication que de voir avec 
quelle docilité ïls la font, quelle absence de dégoût, quel 
enthousiasme, quelle joie. La vérité, c’est que les clercs 
sont devenus aussi laïcs que-les laïcs. 

3° L’exaltation de la dureté et le mépris de l'amour 
humain (pitié, charité, bienveillance, etc.). Ici encore, les 
clercs modernes ont été des moralistes du réalisme ; ils ne 
se sont pas contentés de rappeler au monde que la dureté 
est nécessaire pour « réaliser » et la charité gênante, ils ne 
se sont pas bornés à prêcher à leur nation ow à leur parti, 
comme Zarathustra à ses disciples : « Soyez durs, soyez 
impitoyables, et ainsi dominez » ; ils ont: proclamé la 
noblesse morale de la dureté et l’ignominie de la charité. 
Cet enseignement, qui fait le fond de l’œuvre de Nietzsche 
et qui ne doit pas surprendre en un pays dont on a observé 
qu'il n’a pas fourni au monde un seul grand apôtre”, est 
particulièrement remarquable sur 4 terre d’un Vincent de 
Paul et du défenseur de Calas ; des lignes comme les sut 
vantes, qu'on croirait extraites de la Généalogie de la 
Morale, me semblent entièrement nouvelles sous la plume 
d’un moraliste français : « Cette pitié dénaturée a dégradé 
l'amour 3. Il s'est nommé la charité; chacun s’est cru 


1. Voir le récent projet de loi militaire dit Paul-Boncour. 

2. Cette suggestive remarque est de Lavisse (Études d'Histoire de 
Prusse, p. 30. Voir tout le passage.) 

3. L'amour, ici, c’est évidemment l'amour pour l'espèce supérieure 


| 


| 


LA TRAHISON DES CLERCS 487 


digne de lui. Les sots, les faibles, les infirmes ont reçu sa 
rosée. De nuit en nuit s’est étendue la semence de ce fléau. 
Elle conquiert la terre. Elle remplit les solitudes. En quel- 
que contrée que ce soit, on ne peut marcher un seul jour 
sans rencontrer ce visage flétri, au geste médiocre, mû du 
simple désir de prolonger sa vie honteuse ’. » Là encore, 
on peut mesurer le progrès des réalistes modernes sur 
leurs devanciers : quand Machiavel déclare qu’ « un prince 
est souvent contraint pour maintenir ses États de se gou- 
verner contre la charité, contre l'humanité », il prononce 
simplement que le manquement à la charité peut être une 
nécessité pratique ; il n’enseigne nullement que la charité 
est une dégradation de l’âme. Cet enseignement aura été 
nettement l'apport du x1x° siècle dans l’éducation morale 
de l’homme. 

L’exaltation de la dureté me semble une des prédica- 
tions du clerc moderne qui aura porté le plus de fruit. Il 
est banal de signaler combien, en France par exemple, chez 
la grande majorité de la jeunesse dite pensante, la dureté 
est aujourd’hui objet de respect, cependant que l’amour 
humain, sous toutes ses formes, passe pour une chose assez 
risible. On sait la religion de cette jeunesse pour ces doc- 
trines qui entendent ne connaître que la force, ne tenir 
aucun compte des plaintes de la souffrance, qui procla- 


_ ment la fatalité de la guerre et de l’esclavage et n’ont pas 


assez de mépris pour ceux que de telles perspectives bles- 
sent et qui veulent les changer. J'aimerais qu’on rappro- 
chât de ces religions certaine esthétique littéraire de cette 
jeunesse, sa vénération pour certains maîtres modernes, 
romanciers ou poètes, chez lesquels l'absence de sym- 


-(dont, naturellement, le prédicateur fait partie). C’est sans doute aussi 

cet amour qui permet une pitié qui, elle, ne serait pas « dénaturée ». 

1. Ch. Maurras, Action française, tome IV, p. 569. On pense à ce 

cri de Zarathustra : « L'humanité ! y eut-il jamais plus horrible vieille 

parmi toutes les horribles vieilles » ; il ajoute, toujours d’accord, 

. comme nous le verrons plus bas, avec maïnt maître français actuel : 
« à moins que ce ne soit peut-être la vérité. » 


4 


488 ‘ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


pathie humaine atteint évidemment à une rare perfection 
et qu’elle vénère, cela est-très net, spécialement pour ce 
trait. Surtout j'aimerais qu’on remarquât la sombre gravité 
dont cette jeunesse accompagne sa souscription à ces 
doctrines « de fer ». Les clercs modernes me semblent 
avoir créé, dans le monde dit cultivé, un véritable roman- 
tisme de la dureté. 

Nous venons de voir les moralistes modernes exalter 
l’homme d’armes aux dépens de l’homme de justice; ils 
lexaltent aussi aux dépens de l’homme d'étude et, là 
encore, prêchent au monde la religion de lactivité pra- 
tique au mépris de l'existence désintéressée. On sait le 
haro de Nietzsche contre l’homme de cabinet, l’érudit, — 
« l’homme-reflet », — qui n’a d’autre passion que de com- 
prendre, son estime pour la vie de l'esprit uniquement en 
tant qu’elle est émoi, lyrisme, action, partialité, ses risées 
pour la recherche méthodique, « objective » dévouée à 
« cette horrible vieille qu’on nomme la vérité » ; les sor- 
ties de Sorel contre les sociétés qui « donnent une place 
privilégiée aux amateurs des choses purement intellectuelles » : ; 
celles, il y a trente ans, d’un Barrès, d’un Lemaître, d’un : 
Brunetière, intimant aux « intellectuels » de se rappeler 
qu’ils sont un type d'humanité « inférieur au militaire » ; 
celles d’un Péguy admirant les philosophies dans la mesure 
où « elles se sont bien battues », Descartes parce qu'il 
avait fait la guerre, les dialecticiens du monarchisme fran- 


- 1. La Ruine du monde antique, p. 76. Voir aussi (Les illusions du 

progrès, p. 259) les gaîtés de Sorel à propos d’un penseur qui fait de 
la prépondérance des émotions intellectuelles la marque des sociétés 
supérieures. On peut dire, en reprenant la fameuse distinction de 
Sainte-Beuve, que les penseurs modernes exaltent l’infelligence-glaive et 
méprisent l’infelligence-miroir ; c’est la première, et de leur aveu, qu’ils 
vénèrent chez Nietzsche, chez Sorel, chez Péguy, chez Maurras (Cf. 
R. Gillouin, Esquisses littéraires et morales, p. 52). Remarquons que le 
mépris pour l’intelligence-miroir implique le mépris pour Aristote, 
pour Spinoza, pour Bacon, pour Gœthe, pour Renan. Il ne me semble 
pas non plus que M. Paul Valéry soit précisément une intelligence 
glaive. : 


à 
| 
à 


Em ES Le ; 
”, Foi ol NA Cr — a 2 . È 


LEE 
: 


LA TRAHISON DES CLERCS | 489 


çais uniquement parce qu'ils sont prêts à se faire tuer pour 
leur idée :. On me dira que c’est là, le plus souvent, des 
boutades de gens de lettres, des postures de lyriques, aux- 
quelles il n’est pas juste d’attacher un sens dogmatique ; 
que ce qui dresse Nietzsche, Barrès, Péguy contre la vie 
d'étude c’est leur tempérament de poètes, leur aversion 
pour ce qui manque de pittoresque et d’esprit d'aventure, 
non la résolution d’humilier le désintéressement. Je ré- 
ponds que ces poètes se donnent pour des penseurs sé- 
rieux (voir leur ton, exempt de toute naïveté) ; que lim- 
mense majorité de ceux qui les lisent les prennent pour 
tels ; que, fût-il vrai que leur mobile en abaissant l’homme 
d’étude ne soit pas d’humilier le désintéressement, il n'en 
demeure pas moins qu’en fait le mode de vie qu'ils livrent 
à la risée des hommes se trouve être le type de la vie désin- 


_téressée et celui qu’ils prônent à ses dépens le type de l’ac- 


tivité pratique (tout au moins plus pratique que celle de 


1. Wictor-Marie, comte Hugo, sub fine. — Cette volonté de louer les 
philosophes pour leurs vertus d’action plus que pour leurs vertus 
intellectuelles est très fréquente aujourd’hui chez les hommes de pen- 
sée : dans ses Souvenirs concernant Lagneau, Alain, voulant donner une 
haute idée de son maître, exalte au moins autant son énergie et sa réso- 
lution que son intelligence. Il est bien remarquable aussi, encore qu’il ne 
s'agisse cette fois que de littérature, de voir un professeur de science 
morale (M: Jacques Bardoux) doter d’une valeur toute spéciale parmi 
les littérateurs français ceux qui furent militaires : Vauvenargues, 
Vigny, Psichari, Péguy. Quant aux littérateurs eux-mêmes, je me 
contenterai de rappeler qu’un d’entre eux, et des plus applaudis 
de sa corporation, déclarait récemment admirer d’Annunzio princi- 
palement pour son attitude d’officier et regretter qu’il fût revenu à 
la littérature. L'empereur Julien glorifiait Aristote d’avoir dit qu’il se 
sentait plus fier d’être l’auteur de son Traité de Théologie que s’il eût 
détruit la puissance des Perses ; on trouverait peut-être encore, en 
France, des militaires pour souscrire à ce jugement, mais fort peu 
d'hommes de lettres. J'ai essayé ailleurs (Les Sentiments de Critias, 
p. 127) de donner l'historique et l'explication de cette volonté, si 


curieuse chez des littérateurs, d’exalter la vie guerrière et de mépriser 


la vie assise. On remarquera que ce trait se voit chez les écrivains 


actuels bien avant la guerre de 1914 et que ceux qui le manifestent le 


plus hautement ne sont pas toujours ceux qui l'ont faite. 


/ 


490 $ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


lhomme d'étude; on conviendra que l'activité de du 
Guesclin ou de Napoléon est-plus propre à mettre la main 
sur les biens temporels que celle de Spinoza ou de Mabil- 
lon) ; qu'au surplus, ce que ces penseurs méprisent dans 
l’homme d'étude c’est formellement l’homme qui ne fonde 
pas, qui ne conquiert pas, qui n'afñirme pas la mainmise 
de l'espèce sur son milieu, ou bien qui, s’il l’affirme, comme 
fait le savant avec ses découvertes, n’en retient que la joie 
de savoir et en abandonne à d’autres l’exploitation pra- 
tique ; chez Nietzsche, le mépris de l’homme d’étude au 
profit de l’homme de guerre n’est qu’un épisode d’une 
volonté dont personne ne niera qu’elle inspire toute son 
œuvre, comme aussi l'œuvre de Sorel, de Barrès et de 
Péguy : humilier les valeurs de connaissance devant les valeurs 
d'action *. 

Cette volonté n’inspire pas seulement, aujourd’hui, le 
moraliste, mais un autre clerc qui parle de bien plus haut : 
je veux désigner cet enseignement de la métaphysique 
moderne exhortant l’homme à tenir en assez faible estime 
la région proprement pensante de son être et à honorer de 
tout son culte la partie agissante et voulante. On sait que 
la théorie de la connaissance, dont l'humanité reçoit ses 
valeurs depuis un demi-siècle, assigne un rang secondaire 
à l’âme qui procède par idées claires et distinctes, par 
catésories, par mots ; qu’elle porte au grade suprême l’âme 
qui parvient à se libérer de ces mœurs intellectuelles et à 


1. C'est la seule raison pour laquelle il exalte l’art et prononce — 
comme tout le moralisme moderne — la primauté de lartiste sur le 
philosophe, l'artiste lui paraissant une valeur d’action. Hormis ce point 
de vue, il semble juste de dire avec un de ses critiques : « Au fond, 

_ Nietzsche méprisait l’art et les artistes. Il condamne dans l’art un 
principe féminin, un mimétisme d’acteur, l’amour de la parure, de €e 
qui reluit… Qu'on se rappelle la page éloquente où il loue Shakespeare, 
le plus grand des poètes, d'avoir humilié la figure du poète, qu’il traite 
d’histrion, devant César, « cet homme divin. » (C. Schuwer, Revue de 
Métaphysique et° de Morale, avril 1926). — Pour Sorel, l’art est grand 
parce qu'il est « une anticipation de la haute production, telle qu’elle 


tend à se manifester de plus en plus dans notre société. » | 


‘LA TRAHISON DES CLERCS A9 


-se saisir en tant que « pure tendance », « pur vouloir », 


« pur agir ». La philosophie, qui jadis élevait l’homme à 
se sentir existant parce que pensant, à prononcer :- « Je 
pense, donc je suis », l’élève maintenant à dire : « J'agis, 


donc je suis'», « Je pense, donc je ne suis pas » (à moins 


de ne faire état de la pensée qu’en cette humble région où 


-elle se confond avec l’action). Elle lui enseignait jadis que 


son âme est divine en tant qu’elle ressemble à l’âme de 
Pythagore enchaînant des concepts ; elle lui annonce au- 
jourd’hui qu'elle l’est en tant qu’elle est pareille à celle du 
petit poulet qui brise sa coquille ‘. De sa chaire la plus 
élevée, le clerc moderne assure à l’homme qu'il est grand 
dans la mesure où il est pratique. 

Dirai-je l’assiduité de toute une littérature, depuis cin- 
quante ans, singulièrement en France (voir Barrès et Bour- 


-get), à clamer le primat de linstinct, de l'inconscient, de 


l'intuition, de la volonté (au sens de Schopenhauer, 
c’est-à-dire par opposition à l'intelligence) et à le clamer 
au nom de lesprit pratique, parce que c’est l’instinct, et 
non l'intelligence, qui sait les mouvements qu’il nous faut 
“faire — à nous Individu, à nous Nation, à nous Classe — 
pour assurer notre avantage ? Dirai-je l’ardeur de cette 
littérature à commenter l'exemple de cet insecte dont 
Pinstinct, paraît-il, sait frapper sa proie à l'endroit juste qu’il 
faut pour la paralyser sans la tuer, de manière que ses larves 
se nourrissent d’elle vivante et s’en fortifient mieux *? — 


1. Evolution Créatrice, p. 216. La vraie formule du bergsonisme 
serait : « Je m’accrois, donc je suis. » Notons aussi la tendance de la 
philosophie moderne à faire du caractère pratique de la pensée son 
trait essentiel et de la conscience qu’elle prend d'elle-même un trait 
secondaire : « Peut-être faut-il définir la pensée par la faculté de com- 
biner des moyens en vue de certaines fins plutôt que par cette pro- 
priété unique d’être claire à elle-même. » (D. Roustan, Leçons de psy- 


: chologie, p. 73). 


! 2. Le Sphex ou Œil-de-Cheval. L'exemple est donné dans l'Évolu- 
ion créatrice et a proprement fait fortune dans le monde littéraire. (Il 
æst d’ailleurs controuvé. Cf. Marie Goldsmith, Psychologie comparée, 
:p. 211.) — On trouve déjà l'apologie de la valeur pratique de l’instinct 


492 < LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


D'autres docteurs s'élèvent, au nom de la « tradition fran- 
çaise », contre cette « barbare. » exaltation de l'instinct, 
prêchent le « primat de l'intelligence » ; mais ils le pré- 
chent parce que c’est l'intelligence, suivant eux, qui sait 
trouver les actes qu’exige notre intérêt, c’est-à-dire exacte- 
ment par la même passion du pratique. Ceci amène sous 
nos yeux une des formes les plus remarquables, et assu- 
rément les plus nouvelles, de cette prédication que le clerc 
moderne fait du pratique. 

Je veux parler de cet enseignement selon lequel l'activité 
intellectuelle est digne d'estime dans la mesure où elle est pra- 
tique et uniquement dans cette mesure. On peut dire que, 
depuis les Grecs, l'attitude dominante des penseurs à 
‘égard de l’activité intellectuelle était de la glorifier en 
tant que, semblable à l’activité esthétique, elle trouve sa 
satisfaction dans son exercice même, hors de toute atten- 
tion aux avantages qu’elle peut procurer ; la plupart 
eussent ratifié le fameux hymne de Platon à la géométrie, 
vénérant cette discipline entre toutes parce qu'elle lui 
représente le type de la spéculation qui ne rapporte rien, 
ou le verdict de Renan prononçant que celui qui aime la 
science pour ses fruits commet le pire des blasphèmes à 
cette divinité’. Par cette estimation, les clercs donnaient 
aux laïcs le spectacle d’une race d'hommes pour qui la 
valeur de la vie est dans son désintéressement et ils faisaient 


— et avec le même mépris romantique du rationaliste que chez Barrès 
— chez J.-]. Rousseau : « La conscience ne nous trompe jamais ; elle 
est à l'âme ce que l'instinct est au corps. La philosophie moderne, 
qui n’admet que ce qu’on explique, n’a Éarde d'admettre cette obscure 
faculté appelée instinct qui paraît guider, sans connaissance acquise, 


Ne … animaux vers quelque fin. » (Profession de foi du vicaire savoyard). 


. « Si l'utilité qui vient des occupations d’un homme était la règle 
l 7e nos éloges, celui qui ainventé la charrue mériterait mieux la 
louange de grand esprit qu'Archimède, qu’Aristote, que Galilée, que 
M. Descartes. » (Bayle) Fontenelle, Voltaire, se sont attachés à dé- 
montrer l’utilité de certaines études qu’ on croyait inutiles ; ils n’ont 
jamais voulu que ceux qui les croyaient inutiles pendant ae ‘ls S'y 
livraient fussent en cela méprisables, 


À 
| 


. LA TRAHISON DES CLERCS 493 


_ frein, ou du moins honte, à leurs passions pratiques. Les 


clercs modernes ont violemment déchiré cette charte ; ils 
se sont mis à proclamer que la fonction intellectuelle n’est 
respectable que dans la mesure où elle est liée à la pour- 
suite d’un avantage concret et que l'intelligence qui se 
désintéresse de ses fins est une activité méprisable : ici, ils 
enseignent que la forme supérieure de l'intelligence est 
celle qui plonge ses racines dans la « poussée vitale » occu- 
pée à trouver ce qui vaut le mieux pour assurer notre 
existence ; là (notamment en fait de science historique) 
ils honorent l'intelligence qui travaille sous la conduite 
d’un intérêt politique ‘ et n’ont pas assez de dédains pour 
Papplication à l’ « objectivité » ; ailleurs, ils prononcent 
que l'intelligence vénérable est celle qui ne donne cours à 
ses développements qu’en ayant toujours soin de rester 
dans les limites qu’exigent l'intérêt national, l’ordre social, 
tandis que celle qui se laisse conduire par le seul appétit 
du vrai, hors de toute attention aux exigences de la société, 
n’est qu'une activité « sauvage et brutale », qui « désho- 
nore la plus haute des facultés humaines ? ». Marquons 


. Ou moral : Barrès flétrit l « immoralité » du savant qui montre 


la _ du hasard dans l’histoire. — Comparez le mot de Michelet : 


« Le respect tue l’histoire. » 

2. C'est, comme on sait, la thèse de l'Avenir de l’Intelligence ; elle 
permet à ses adeptes de dire (Manifeste-du parti de l’Intelligence, Figaro, 
19 juillet 1919) qu’ « une des missions les plus évidentes de l'Eglise, 
au cours des siècles, a été de protéger l’intelligence contre ses propres 
errements » ; parole irréfutable dès l’instant que les errements de l'in- 
telligence, c'est tout ce qu’elle articule sans se soucier de l’ordre social 
(dont l’enseignement de l'Eglise serait la base). — Cette conception 
pratique de l'intelligence conduit à des définitions de ce genre : « La 


- vraie logique se définit le concours normal des sentiments, des images 


et des signes pour nous inspirer les conceptions qui conviennent à nos 
besoins moraux, intellectuels et physiques. » (Maurras.) Ici encore on 
comparera l’enseignement traditionnel des maîtres français : « La 
logique est l’art de bien conduire sa raison dans la connaissance des 
choses. » (Logique de Port-Royal.) 

La volonté d’estimer l'intelligence selon ses effets pratiques paraît | 
encore dans cette étonnante formule : « Un esprit critique vaut pur 


* Paction qu’il exerce au moyen des clartés qu’il fait. » (Maurras.) Voir 


494 . LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


aussi leur dévotion à cette doctrine (Bergson, Sorel) qui 
veut que la science ait une origine purement utilitaire : le- 
besoin de l’homme de maîtriser la matière (« savoir, c’est 
s'adapter »); leur mépris pour la belle conception grecque 
qui faisait éclore la science du besoin de jouer, type parfait 
de l’activité désintéressée. Enfin on les a vus apprendre 
aux hommes que l’embrassement d’une erreur qui les sert 
(le « mythe ») est un mouvement qui les honore tandis 
que l’admission d’une vérité qui leur nuit est chose hon- 
teuse ; qu’en d’autres termes (Nietzsche, Sorel, Barrès l’ar- 
ticulent formellement) la sensibilité à la vérité en soi, hors 
de toute fin pratique, est une forme d’esprit assez mépri- 
sable ‘, Ici, le clerc moderne s’est montré proprement 
génial dans la défense du temporel, le temporel n’ayant 
que faire de la vérité ou, pour parler plus juste, n'ayant 
pas de pire ennemi. C’est bien le génie de Calliclès dans. 
toute sa profondeur qui revit chez les grands maîtres de 
l'âme moderne :. 

Enfin les clercs modernes ont prêché à l’homme la reli- 


aussi les sévérités de M. Massis (Jugements, 1, 87) pour Renan s’écriant : 
« C’est l’utile que j’abhorre » ; ailleurs (/d., 107) le même penseur 
parle d’une liberté spirituelle, « dont le désintéressement r’est qu'um 
refus des conditions de la vie, de l’action et de la pensée » ! | 

1. On ajoute « et antiscientifique », ce qui est irréfutable dès l’ins- 
tant que scientifique veut dire pratique. « Elever les enfants religieu- 
sement, dit M. Paul Bourget, c’est les élever scientifiquement » ; 
parole fort soutenable dès que scientifiquement signifie, comme le 
veut l’auteur, conformément à l'intérêt national. 

2. Les traditionalistes français condamnent surtout la vérité en sos 
au nom de la vérité « sociale » ; c’est la glorification des préjugés, chose 
vraiment nouvelle chez des descendants de Montaigne et de Voltaire. 
On peut dire que jamais, comme chez certains maîtres français con- 
temporains, on n'avait vu tant de zèle à défendre les intérêts de la 
société chez ceux qui avaient la charge des intérêts de l'esprit, 

La condamnation de l'activité intellectuelle désintéressée est pleine- 
ment prononcée dans ce commandement de Barrès : « Toutes les. 
questions doivent être résolues par rapport à la France » ; auquel un 
penseur allemand répond, en 1920 : « Toutes les conquêtes de Ja cul- 
ture antique et moderne et de la science, nous les considérons avant 
tout du côté allemand. » (Cité par Ch. Chabot, Préface de la trad. fr: des 


LA TRAHISON DES CLERCS 495 


gion du pratique par leur théologie, par l'image qu'ils se 
sont mis à lui proposer de Dieu. — Et d’abord ils ont 
voulu que Dieu, qui, depuis les stoïciens, était infini, 
redevint fini, distinct, doué de personnalité, qu'il fût 
l'affirmation d’une existence physique et non métaphysique ; 
lanthropomorphisme qui, chez les poètes, depuis Prudence 
jusqu’à Victor Hugo, vivait mêlé au panthéisme sans guère 
se soucier de marquer les frontières, Dieu étant personnel 
ou indéterminé selon la direction de l’émoi et le besoin 
du lyrisme, s’est dressé chez un Péguy et un Claudel avec 
la plus violente conscience de soi, la plus nette volonté de 
se distinguer de son acolyte et de lui signifier son mépris ; 
en même temps des docteurs politiques se sont élevés 
contre la religion de l’Infini avec une précision de haine, 
une science de rabaissement dont l’Église elle-même 
n'avait pas donné d'exemple et qui, d’ailleurs, consiste 
expressément à flétrir cette religion parce qu’elle n’est pas. 
pratique, parce qu’elle dissout les sentiments qui fondent 
les grandes réalités terrestres : la Cité et l’État ‘. — Mais 
surtout les clercs modernes ont voulu doter Dieu des. 
attributs qui assurent les avantages pratiques. On peut 


dire que, depuis PAncien Testament, Dieu était bien plus. 


juste que fort ou que plutôt, selon la pensée de Platon, sa. 
force n’était qu’une forme de sa justice, sa puissance, diront 
Malebranche et Spinoza, n'ayant rien de commun avec la. 
puissance des rois et des fondateurs d’empires. En particu- 
lier, ce qui était formellement exclu de sa nature, c'était 
» Ce q S ; 
le désir de s’accroître, ainsi que les attributs moraux néces- 
saires À la satisfaction de ce désir : l'énergie, la volonté, la 


Discours à la nation allemande.) — Pour la religion de l’erreur utile, 
voir une extraordinaire page du Jardin de Bérénice, citée et commentée 
par Parodi. (Traditionalisme et Démocratie, p. 135.) ; 
1. M. Maurras se sépare ici de son maître de Maistre, lequel parle 
de « l’océan divin qui accueillera un jour tout et tous dans son sein. » 
Toutefois l’auteur des Soirées de Saint-Pétersbourg ajoute bien vite : ° 
« Je me garde cependant de toucher à la personnalité, sans laquelle 
l’immortalité n’est rien. » : 


496 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


passion de l’effort, l'attrait du triomphe; c'était là une 
conséquence de son état de chose parfaite et infinie, cons- 
tituant d'emblée toute la réalité possible. Dans la création 
même, dont l’idée est essentiellement inséparable des 
idées de puissance et d’accroissement, ces idées avaient été 
esquivées : le monde était bien moins un effet de la puis- 
sance de Dieu que de son amour ; il sortait de Dieu 
comme le rayon sort du soleil sans que Dieu en éprouvât 
aucune majoration de lui-même aux dépens d’autre chose. 
Dieu, pour parler selon l’école, était bien moins la cause 
transcendante du monde que sa cause immanente :. Au 
contraire, pour les docteurs modernes (Hegel, Schelling, 
Bergson), Dieu est essentiellement une chose qui s’accroît; 
sa loi est « incessant changement », « incessante nou- 
veauté », « incessante création ‘ » ; son principe est essen- 
tiellement un principe d’accroissement : Volonté, Tension, 
Poussée vitale ; s’il est Intelligence, comme chez Hegel, il 
est une intelligence qui « se développe », qui « se réa- 
lise » de plus en plus: ; l’Être posé d'emblée dans toute sa 
perfection et ne connaissant pas la conquête est un objet 
de mépris ; il représente (Bergson) « une éternité de 
mort ». Aussi bien les fidèles de la création initiale et : 
unique s'appliquent aujourd’hui à présenter cet acte dans 
tout son caractère pratique : l’Église a condamné avec une 
netteté inconnue jusqu’à ce jour toute doctrine d'imma- 
nence > et prêche en toute rigueur la transcendance ; Dieu, 


1. Sur la présence de l’immanentisme chez presque tous les doc- 
teurs chrétiens jusqu’à nos jours, voir Renouvier : L'idée de Dieu, 
(Annee philosophique, 1897) et aussi l’Essai d'une classification des doc- 
trines, ch. 1v : La création : l’évolution. 

2. Pour Hegel, Dieu s’accroît constamment aux dépens de son 
contraire ; son activité est essentiellement celle de la guerre et de la 
victoire. 

3. Comparez, par exemple, la condamnation de Rosmini avec celle 


. de maître Eckart, où des propositions comme celles-ci : « Nulla in Deo 


distinctio esse aut intelligi potest », « Omnes creaturæ sunt purum 
mihil » ne sont pas tenues pour hérétiques, mais seulement) pour 
« mal sonnantes, téméraires et suspectes d’hérésie, » 


| LA TRAHISON DES CLERCS 497 


en créant le monde, n’assiste plus à un épanchement néces- 


| saire de sa nature ; il voit se dresser, par sa puissance 
| @œ aucuns, pour atténuer l'arbitraire, disent par sa bien- 
| veillance), une chose nettement distincte de lui et sur 
laquelle il met la main ; son acte, quoi qu’on puisse dire, 
est le modèle parfait de l'accroissement temporel. Comme 
l’ancien prophète d'Israël, le clerc moderne enseigne aux 
hommes : « Déployez votre zèle pour l'Éternel, dieu des 
armées. » 


Telle est depuis un demi-siècle l'attitude de ces hommes 
dont la fonction était de contrarier le réalisme des peuples 


et qui, de tout leur pouvoir et en pleine décision, ont 


travaillé à l’exciter ; attitude que j'ose appeler pour cette 
raison la #rahison des clercs. Si j'en cherche les causes, j’en 
aperçois de profondes et qui m’interdisent de voir dans ce 
mouvement une mode, à laquelle pourrait succéder demain 
le mouvement contraire. 


(à suivre) JULIEN BENDA 


32 


LES HOMMES DE LA ROUTE : 


U 


La route finie, Audibert et Combes devinrent véri- 
tablement des citadins. Jusqu'à cette époque, retenus, loin 
de chez eux des semaines entières, maugeant en plein air, 
couchant sur la dure des. refuges et des cantonnements 
d'ouvriers, ils étaient restés des. hommes. de la montagne. 
Mais alors, ils commencèrent à vivre de la vie régulière des 
petites gens. de la ville. 

Ils prenaient bien encore, la plupart du temps, leur 
repas de midi à pied d'œuvre, dans le chantier où ils 
travaillaient, mais ils rentraient chez eux chaque soir et 
finissaient en famille toutes leurs journées. 

Cependant ils vivaient toujours de ces travaux agrestes, 
plus libres que le travail de la terre lui-même, et qui 
mettent en œuvre les roches et les eaux. Journaliers, 
hommes de peine, tâcherons passés maîtres par expé- 
rience, ils étaient embauchés quelquefois pour une journée 
ou même pour quelques heures, mais jamais ne man- 
quaient d'ouvrage. Ils changeaient ainsi de métier plu- 
sieurs fois par semaine : tour à tour maçons, büûcherons, 
puisatiers, ils participaient à toutes les entreprises de la 
vallée, à tous les travaux qui modifiaient la nature et la 
soumettaient aux besoins des hommes. 

Qu'un propriétaire eût besoin de construire, contre la 
rivière, un bélier pour faire monter les eaux jusqu'aux 
plus hautes de ses petites prairies, en pentes raides sur la 


1. Voir la Nouvelle Revue Française du 1er septembre 1927. 


‘ 


LES HOMMES DE LA ROUTE 499 


première lèvre de la vallée, qu'un autre voulût faire place 
nette, pour les troupeaux, à travers des fourrés de ronces 
et d’arbustes entremêlés, qu’une voûte de citerne ou de 
cave menaçât ruine, qu'un mur où qu'une digue semblât 
prêt à céder sous la poussée des charpentes ou des eaux, 
on faisait venir aussitôt Audibert ou Combes. : 


Si lon appelait Combes le premier, il examinait Er 


tâche, l’évaluait, faisait « mon » de la tête comme tous les 
hommes qui jugent d’une matière qu’ils connaissent trop 
bien, puis il disait : 

« Nous allons en parler avec bia » 

Audibert agissait de même, mais, plus jeune, habitué à 


faire siens les jugements de Combes, il disait simplement : 


« Combes verra ça mieux que moi... À nous deux, 
nous emaurons vite fait. » 

Ainsi, pour tous les travaux de quelque importance, les 
deux hommes se trouvaient associés, pensant et projetant 
lun pour lautre, exécutant ensemble. Petites bêtes 
captives et obstinées, arc-boutées dans le courant de la 
rivière, les béliers d'arrosage poussaient l’eau docile à 
travers des tuyauteries noires, vers les systèmes de canaux 
qui, de pente en pente, la ramenaient à la rivière. Un 
cintre de briques, un linteau sans faille épaulaient les 
voûtes branlantes et toujours remuant des pierres, arran- 
geant des murs, guidant le cours des eaux, Audibert et 
Combes poursuivaient leur labeur commun, et chantaient 
comme au temps où de Saint-André au col de la Broue, 
ils avançaient avec la route, hommes conquérants. 

Mais, suivant les saisons et quand chômaient ces gros 
ouvrages, ils prétaient aussi la main aux travaux dela 
campagne. Vers l'aval de Ia vallée, dans les petites pro- 
priétés entourées de hautes murailles en pierres sèches, ils 
allaient cueillir les olives ou faire les vendanges, ou bien, 


reprenant le chemin des hautes pentes, ils passaient leurs - 


Vrd 


ELU UE RES SRE 


UE PRE 


journées d'automne, au milieu des feuilles mortes et des " 


schistes, à ramasser Les châtaignes. 


‘S00 é LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Souvent aussi, en rentrant le soir de la filature, leur 
femme leur disait : TR 

« Le Directeur te demande. » 

Et le lendemain, pour toute une semaine et quel- 
quefois plus, Audibert et Combes se trouvaient « jar- 
diniers des prés de Molières. » 

Dans le parc et le verger, taillant et sarclant, semant ou 
faisant la récolte, ils étaient heureux, maîtres d’une terre 
riche et entretenue depuis des siècles, discutant avec le 
Directeur sans cesser de travailler et, toujours, remuant 
des pierres, arrangeant des murs, guidant le cours des 
eaux. 

Bornés par la rivière et le mur cyclopéen de la vieille 
route, longs de plusieurs kilomètres, les « près de Molières » 
n'étaient pas seulement une immense prairie, mais une 
immense prairie interrompue par des jardins et des 
vergers, une immense prairie mystérieuse. 

De l’est à l’ouest, en remontant la rivière, après avoir 
dépassé la filature, on rencontrait la maison du Directeur, 
un grand verger, un pavillon au bord de l’eau recouvert 
de tuiles vertes, une vigne close comme un cimetière, un 
moulin sous lequel bouillonnait un gouffre et enfin un 
jardin de grands arbres qui mettaient comme autant de 
secrètes présences au milieu de ce déroulement d’herbes 
vives et de branches entrelacées, d’un pommier à l’autre, 
et ployant de fruits. 

Au fond du premier verger, après des poiriers d’hiver 
à l'écorce noire, il y avait, immense et silencieuse, une 
vieille serre, quart de cercle de vitres arc-bouté contre une 
haute muraille blanche. Des orangers et des citronniers, 
plantés dans de beaux vases d’Anduze émaillés en vert de 
gouffre, en encombraient la partie la plus haute et lançaient 
de tous côtés, comme des traits aromatiques, leurs belles 
feuilles rapides. Sous le quart de cercle, contre les grandes 

*witres, un terre-plein courait à hauteur de la main, chargé 
de fleurs rares, et, devant lui, une rigole d’eau tiède 


LES HOMMES DE LA ROUTE SOI 


amenée par une tuyauterie primitive des chaudières de la 
filature, élevait de temps en temps comme une petite buée 
tropicale qui retombait en gouttelettes fraîches des plus 
hautes vitres. 

Combes aimait à venir travailler dans ‘a serre. Un peu 
lourd, mais habile, il soignait les fleurs délicates, les 
croisait, combinait les espèces, cherchait la plus belle 
couleur ou la plus tendre. Il s’ingéniait à compliquer le 
système des rigoles, à créer, le long du terre-plein, des 
climats différents et de savantes zones plus humides et 
plus chaudes, et surtout il modifiait constamment lor- 
donnance de la forêt jaillie des vases. 

À certains jours, il imaginait d’en faire une allée cou- 
verte avec les feuillages entremêlés, et, d’autres fois, il 
alternait des bosquets sombres et de beaux espaces libres. 
Il s’émerveillait naïvement de la correspondance des 
ramures vivantes et des guirlandes d’argile émaillée affron- 
tées aux flancs des vases, et, dans son esprit simple, la 
recherche d’une belle ordonnance prenait chaque fois une 
valeur définitive, comme miraculeuse. 

Il n’était pas le seul du reste à sé passionner pour ces 
menus travaux. Le Directeur et toute sa famille en 
faisaient un de leurs divertissements aux fins des belles 
après-midi, et si Combes, en passant devant le perron où 
se tenaient ces dames, avait annoncé quelque modi- 
fication, tous les gens du château, sur les cinq heures, 
venaient lui rendre visite : le Directeur, sa femme, sa 
mère, et presque toujours des parents ou des amis de 
passage. : 

Appuyée au bras de sa bru, la mère du Directeur entrait 
en maîtresse. Petite vieille rose, le bras haut sur une canne 
et si soudaine dans ses réflexions* que Combes restait 
souvent sans trouver mot à répondre et riant quand même... 

« Mais, mon brave Combes, elles vont périr », disait- 
elle, pointant sa canne vers quelques plantes entremêlées 
par des combinaisons hardies. 


$se2 À LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


_« Que de non, que de non » répondait Combes, puis, 
soucieux, « on remettra tout en l’état, c’est pour l'œil, 
c’est pour une heure. » 

Mais quelquefois Combes par quelque réussite, une 
heureuse floraiscx, un dispositif magnifique, une déco- 
ration inattendue, obtenait de petits triomphes : 

« Voyez donc cette orangerie, si c’est dix-huitième et 
au goût des toiles de Jouy ! » disait Madame Cavérac à ses 
hôtes. 

Le Directeur, homme mince, sobre de paroles, issu de 
cette race de montagnards et qui ne pensait que par les 
traditions de sa vallée et de sa famille, maîtresse de cette 
vallée depuis des siècles, huguenot de Gouvernement, riche 
et ferme à son rang dans la hiérarchie, — sans morgue, 
telle était son assurance —, jouissait silencieusement de ce 
petit faste. Il penchait vers les fleurs son visage qui 
m'était qu'un profil énergique, comme, chez d’autres, il 
n’est qu’un masque puissant. 
: Sa femme, qui participait presque aux travaux de 
Combes, suivant les semis et les repiquages, le poussait 
à témoigner de son contentement, et d’une phrase, d’un 
geste, donnant une valeur évidente à chaque détail, lobli- 
geait à dire : 

«C'est bien, Combes... du travail de maître. Tu 
devrais te faire jardinier. » à 

C'était bien le secret désir de Combes, et surtout celui 
_ de sa femme. 

Il y avait eu, jusqu’à ces dernières années, un jardinier 
en titre au domaine des prés de Molières. Ce vieux Rayan, | 
dévot un peu sournois, figure maigre à corps de colosse, 
était mort sous un pommier, en se réveillant d’une sieste, 
dans la soixante-quinzième année d’une vie de solitaire, : 
juste au moment où l’on achevait la route. Le Directeur 
ne l'avait pas remplacé : Audibert et Combes, pris de 

temps en temps à la journée, suffisaient aux travaux des 
jardins. ; | 


LES HOMMES DE LA ROUTE MAR $03 

A vrai dire, en les embauchant tous es deux, le 

| Directeur'avait voulu les mettre à l'épreuve afin dé pou: 

voir choisit le meilleur, mais les deux hommes, ardents à 

l'ouvrage et Ætroïtemènt unis, rendaient sa décision de 
jour en jour plus difficile. 

Si Combes était maître dans la sérte, Audibert dirigeait 
la basse-cour, soighäait les lapins et les poules et avait, lui 
aussi, sès triomphes, après uhe belle portée, devant une 
fithée remuante et de couleurs aussi Fais qué celles 
des fleurs de la serre. 

Les deux hommes du reste, par loyauté et goût de la 
justice, s’interdisaient toute concurrence, et ne seraient 
jamais allés l’un sans l’autté travailler aux prés de Molières. 
Le matin, même, dans l’aube blanche, coupée de brumes, 
ils s’attendaient devant la petite potte du domaine, et là, 
sans témoins, ils entraient ensémblé, presque de front, et 
comme d’après ün cérémonial méticuleux, imaginé pour 
manifestét leurs droits égaux. à 

Mais les fémimées, cellé de Combes surtout, convoi- 
taient la placé, imaginaient des manœuvres, et, dans de 
longs monologues du fond de la gorge, se créaient dès 
droits, s’accordaiént uné priorité. Puis, de temips én temps, 
malgré là mauvaise humeur de leurs maris, les silences sous 
uñ droit regard, les gestes brusqties, elles chérchaient à les 
convaincre, à les décider à « démmandér la place ». 


Anna, sans regarder Cornbés qui ne là quittait pas des 


yeux, lui imimobile, élle affairéé, remuant les plats sur la 
érédence, soüflant la braise de son potager, répétait : 

« Une si bonne placé et pour toute la vie. Ca té vau- 
drait mieux que de courir le travail. A toi sèul, tü y $agrie- 
tais plus que noùs deux rétinis maintenant et, s’ilté venait 
.üné maladie, Monsiéut te payefait quand mêmeé. » 

Tous les désirs de sécurité, de petite disance sans trouble 


qui faisaient le tourtment et l’éspoir de sx vie, ellèles 


imaginait comblés par cette place. Seule où devant Cotibes, 
elle retrouvait sans cessé cetté même pensée, ét jusqu'au 


S04 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


milieu de la nuit, quand, étendue auprès de lui qui dor- 
mait, leurs corps cassés de-labèur ou d’étreintes, elle regar- 
dait, immobile, et droit dans l'ombre en se torturant à 
songer à l'avenir. Et le matin quand, le sac à l'épaule, 
Combes se préparait à partir, elle reprenait : 

« Une si bonne place. » 

Mais Combes, brusquement, la faisait taire : 

« Et Audibert ?.. Et puis, Monsieur n’a besoin de 
personne. Tu me laisseras tranquille, à la fin des fins, avec 
cette place ! » 


Au milieu de ce premier hiver, après l’achèvement de 
la route, Combes eut un fils. 

Anna, toujours âpre au gain et soucieuse de ne rien 
retrancher à ses économies, voulut travailler jusqu'aux 
derniers jours de sa grossesse, qui fut pénible. Lourde et 
lente, stupéfñée de vertiges, les jambes enflées, elle se 
traînait à la filature où, heureusement, elle restait assise, 
parlant sans cesse des jours de travail qu’elle allait avoir 
à perdre. 

Quand les Dames des prés de Molières la rencontraient, 
aux heures de sortie, devant la longue grille aux pilastres 
surmontés de boules, Madame Cavérac mère lui disait, 
d’un ton sec mais affectueux : 

_« Il faut vous reposer, ma fille. 

— Ah, Madame, répondait Anna, un peu pleurarde, 
nous autres, on n’a pas le droit de ne rien faire. Si 
Combes venait à manquer d'ouvrage, avec quoi marcherait 
la marmite ? » 

À la filature, on ne payaïit pas alors les temps de maladie : 
ni pensions, ni retraites. Seul, le travail donnait droit au 
salaire et les plus vieux serviteurs ne songeaient pas à 
trouver injuste d'en être privés, quand il leur fallait, après 
cinquante années, quitter le banc de cardeur ou le poste 
devant les bobines et les dévidoirs. Le produit des petites 


propriétés, l’usage parcimonieux des économies, le soutien 
accordé par les enfants, constituaient leur unique retraite. 
Les serviteurs attachés à la personne — valet de chambre, 
cocher, jardinier de la maison — étaient alors les seuls à 
conserver leurs gages jusqu’à la mort, malgré la maladie et 
la vieillesse. 

Cependant, le Directeur, par conscience de son rang plu- 
tôt que par bonté naturelle, accordait de petites indemni- 
tés aux malades, faisait des cadeaux aux vieillards. 

À plusieurs reprises, passant par les ateliers embués où 
s’étouffaient les chants des fileuses, il vint proposer 2 Annz 
de lui laisser prendre quelque repos. Mais Anna, sans 
abandonner les brins de bruyères dont elle flagellait les 
cocons, les mains enveloppées par le dévidement doré des 
fils de soie, et suppliante : 

« Mais je fais mon ouvrage comme une autre. Bien 
assise, je peux travailler, ça ne me gêne pas. Ayez la bonté 
de me laisser encore ; vous ne voulez pas risquer de nous 
rendre malheureux. » 

Haussant un peu les épaules, à demi vaincu par cette 
supplique, le Directeur s’éloignaït alors, parce que sa con- 
versation avec Anna intéressant tout l'atelier, les fileuses 
cessaient leurs chants et que le silence, dans cette longue 
salle vitrée, avait quelque chose d’inaccoutumé et de 
génant. 

Il achevaïit à peine de fermer la porte que Les chants 
reprenaient, mélancoliques, avec un faux maintien d’inutilité 
et d’indifférence, mais si profonds, si tenaces ! Seuls liens de 
ces femmes avec le monde réel, seule chance pour elles de 
garder, dans la torpeur grandissante des mêmes gestes, le 
souvenir des choses diverses et chères : la maison, le foyer, 
les fêtes, la rivière et les noblesses fugitives de l'amour. 


Si, traversant le jardin, le Directeur rencontrait alors 


Combes, il lui disait brusquement : 
« Il faut faire reposer ta femme, mon garçon. Je ne peux 
pas l’y obliger, puisqu'elle fait bien son travail, mais, pour 


| LES HOMMES DE LA ROUTE ; 595. 


LA À 
Le. ie ’ 
THOSE 


LL Ua di nginiite NPD TS à 


VUS € 2e) 


he ! 


L 


dia be ME (Te | 


Far 


\a 


506 LA NOUVELLE RÉVUE FRANÇAISE 


Dieu, si tu es maitre chez toi, fais-lui prendre un peu de 
repos. RAT ES 

— Elle a sa tête, Monsieur, elle a sa tête. » 

Bien souvent le soir, après le repas, on parlait des 
Combes au château des prés de Molières. 

« Elle est courageuse, cette fille, disait [a jeune 
femme. 

— Un peu trop », répondait sa belle-mère. 

Mais la conversation déviait aussitôt et personne n’osait 
proposer la solution à laquelle tous avaient pensé du pre- 
mier jour. La famille Cavérac était alors prisonnière d’un 
petit problème de préséance qui, bien souvent, lui rendait 
difficile l'acte le plus simple. Le Directeur, sur qui reposait 
tous les soucis de l’usine, n’osait rien proposer, dans les 
menus détails de la maison, sans connaître auparavant la 
volonté de sa mère, et sa mère conservant extérieurement 
ses anciens airs de maîtresse absolue, ne voulait rien faire 
contre les désirs de son fils. 

Pourtant un soir, au moment de monter dans sa cham- 
bre, elle lui dit comme par hasard : 

« Si tu prenais Combes pour le jardin, sa femme con- 
sentirait peut-être à se reposer un peu. Ces gens-là seraient 
tranquilles et Combes ferait bien l'affaire. 

— C’est à voir. Mais Audibert ? 
_— Vois toi-même, et décide. » é 

Le lendemain le Directeur arrêta les deux hommes dans 
le jardin. Ils portaient, sur une espèce de brancard, une! 
litière fraîche aux écuries. Au geste d’appel de Monsieur 
Cavérac, ils déposèrent leur charge sur le sol, avec des 
_ mouvements rythmés, puis les bras ballants, le corps pen- 

- ché en avant, ils se rangèrent devant lui. * 

« Tu vas avoir de nouvelles charges, Combes, et il faut 
que ta femme se repose. Si tu veux accepter la place de 
Rayan, je te la donne... Audibert viendra t’aidér de temps 
en temps. Nous ne manquérons pas d'ouvrage à lui donner. 


n 
rt 


| LES HOMMES DE LA ROUTE 507 
Mais il est nécessaire que vous soyez complètement tran- 
quilles, toi et ta femme. 

— C’est justice », répondit Audibert. 


* 
* * 


L'enfant naquit le premier jour de mars. Depuis vingt 
jours, pour plaire à ces dames, Anna vivait sans rien faire. 
Tout d’abord elle sut se réjouir de son repos, telle était sa 
joie de sentir Combes « dans une bonne place ». Mais, bien 
vite, dans cette demi-oisiveté que rompaient seuls les tra- 
vaux du ménage, elle se reprit à regretter son travail et le 
gain de ses journées. 

Pendant la dernière semaine de février qui fut glaciale et 
fouettée de vent, elle se tortura d'inquiétude. Elle s’exas- 
pérait de se sentir incapable de travailler et, jetée sur son 
lit par un harassement de tout son être, elle sé révoltait de 
son repos. 

-Sa mère qui habitait avec ses deux fils une ferme solitaire, 
en plein désert de granits et de sources, par delà le vallon 
du Bout-de-Côte, descendit à la ville, le dernier dimanche de 
février, par un temps de glace et de neige fine, et s'installa 
à la rue Haute du Pont. 

L'enfant naquit dans un silence affairé, presque sans un 
- cri de la mère. Ce jour-là, le temps glacé faisait un grand 
calme autour de la maison. Une lumière hostile, coupante, 
durement posée sur tous les contours, plaquait le paysage 
contre la fenêtre, comme un plan gris et sans profondeur. 
Malgré le feu, un vent de neige traversait la pièce et l’on 
aurait cru que la lumière glaçait toutes choses. 

L'enfant pleura plusieurs jours, presque sans arrêt, 
comme insensible à toute fatigue. Puis une toux sèche 
coupa ses pleurs, les tordit et la grand’mère, entre le lit de 
sa fille et le berceau : 

« Pauvres de nous, la maladie le prend bien jeune. » 
La chambre s’emplit d’une odeur de tisane et de prairie 


i: 


508 ; LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


sèche. Une fadeur de camomille et de bourrache y prenait 
aux poumons, comme un-goût.de maladie sans défense et 
de fièvre abandonnée à‘elle-même. Pour ajouter à cette tor- 
peur, aux deux fenêtres, la grand’mère fit glisser les rideaux 
de filoselle jaune et les heures tombèrent toutes dans la 
même attente silencieuse. 

Le mardi soir, l'enfant qui semblait plus calme eut de 
brusques étouffements et un bruit singulier au fond de la 
gorge. Sur son petit front, exagérément bombé sur la taie 
blanche, une tache s’étendit et ses deux petites mains, 
crispées en nœuds, sans cesse ramenées à hauteur des épau- 
les, prirent une teinte rouge sombre, comme des grappes 
jetées hors du pressoir, sèches et brunes. 

« Pauvres de nous, disait la grand’mère, sil passe la 
nuit, nous le verrons peut-être guérir. » 

Quand, après douze longues heures de petite agitation 
silencieuse ou de conversations étouffées dans l’immobilité, 
oblique et sans force, l’aube eut fini d’emplir la chambre, 
un silence sans mouvement s’étendit. À part les mains 
de la grand’mère, qui, dans l’armoire, choïisissait des linges 
blancs et de petits bonnets de dentelle, rien ne bougeait. 
Et cependant, dans son berceau, par instant, l'enfant sem- 
blait tourner la tête, entr'ouvrir la main, mais, hiératique, 
conservait toujours la même pose. 

_ Anna, silencieuse, pleurait. 
- À sept heures, Combes descendit et revint avec le menui- 
sier de la Rue Haute. 

L'homme, un colosse à poils rares, enleva sa casquette, 
sortit un centimètre pliant de sa poche, et, retenant son 
souffle qui lui gonflait les joues d’une façon grotesque, 
mesura le petit corps. Puis, il remit sa casquette, regarda la 
femme de Combes, fit « oui » de la tête et dit : 

« Cest des trop petites mesures. » 

Il sortit comme Elise arrivait avec des voisines. Les 
femmes s’installèrent à côté de la chambre, dans la grande 
cuisine, et pendant deux jours et deux nuits, elles.se re- 


LES HOMMES DE LA ROUTE 509 


* Jayèrent, ne quittant pas la maison, bavardant à demi-voix 
et buvant du café noir. 

Dans Paprès-midi, le Directeur et sa mère vinrent faire 
une courte visite et se rencontrèrent avec le pasteur An- 
deau. | 

Le pasteur, âme sotte, cœur orgueilleux, se trouvait 
gèné d’être chez des paroissiens aussi peu pratiquants que 
les Combes. Tête grise et frisée par la quarantaine avec un 
soin trop minutieux, à petites boucles droites et serrées, 
assez noble d’allure et de port, mais non sans afféterie, 
toujours vêtu de gris sombre à reflets d'argent, avec élé- 
gance et sévérité, il n’était du reste jamais à son aise chez 
les gens du peuple. Hanté par le goût du monde et des 
relations, il lui fallait pouvoir se présenter chez les gens 
simples avec une hauteur bienveillante, une supériorité 
débonnaire, que rendaient seules possibles les ferveurs 
excessives et les anéantissements presque complets de la 
volonté dans le désir de croire. Devant un homme calme, 
maître de lui-même, comme l’était Combes, et qu’il aurait 
fallu toucher et conquérir de plain-pied, à âmes égales, il 
ne se sentait, avec une certaine gêne, que le désir de se 
Jibérer au plus vite des servitudes de son ministère. 

Mal assuré déjà depuis de longues minutes, à. côté du 
petit mort, devant la famille silencieuse, il fut heureux 
de voir arriver les Cavérac, et, pendant toute sa visite, il 
parla presque uniquement pour eux: En partant, il dità 
Anna : 

« Cette épreuve est peut-être faite pour vous rapprocher 
de Dieu! 

« On n’est pas sans religion, Monsieur le Pasteur », 
répondit la grand’mère, tandis que le silence de Combes 
et d'Anna rendait toute sa dignité à leur douleur com- 
mune. 

Ce soir-là, pour la première fois, il y eut des fleurs dans 
leur chambre, des fleurs de la serre, cueïllies par la femme 
du Directeur et rapportées par Audibert dans un grand 


NE TENTE 


sIo \ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


papier glacé. Pendant deux jours, Combes ne sortit pas de 
cette pièce obscure, tournant sur lui-même et se parlant à 
demi-voix. 

Quand on ferma la petite bière, le soir du second jour, 
Anna poussa quelques cris, bête furieuse et angoissée, 
puis, brusquement calmée, assise sur son lit et prenant la 
main d’Elise qui se trouvait là : 

« Tant de dépenses pour le voir mourir », lui dit-elle. 


Après ce deuil, la vie continua, à peine plus triste. 
Anna restait comme mutilée, et Combes, soucieux peut- 
être pour la première fois de sa vie, semblait attendre obs- 
curément quelque chose. Mais, sous cette tristesse et plus 
forte qu’elle, s’agitaient toujours en eux les mêmes pen- 
sées. Anna retrouvait son inquiétude, son anxiété de l’ave- 
_ nir et Combes sa sérénité. 

Pendant les mauvaises saisons, hiver, printemps de 
neige, automne de vent, ils se levaient tous deux bien 
_ avant l’aube. Au bout de leur grande chambre, les vitres 
seules brillaient de leur clarté propre, luisante et raide, 
mais derrière elles l'obscurité se prolongeait et, par-dessus 
le jardin, la rivière, le déroulement architectural de la 


vallée donnait une impression de profondeur triste et 


glacée. 

En été seulement, les premières lueurs du jour se glis- 
saient dans la chambre, par-dessus la brume accroupie sur 
la rivière, au ras des plus hautes cimes des arbres. 

Anna faisait réchauffer sur la charbonnie une petite 
. marmite de soupe. Des bouts de papier dans les cheveux, 
le jupon traïnant, le corsage entrouvert, elle allait, à la 
fois ménagère disgracieuse et belle fille. 

La soupe tiède, ils mangeaient sans hâte, le plus souvent 


debout devant la table. Après sa dernière bouchée, Combes 


“1 


FRE 

gr 4 

i. 

LES HOMMES DE LA ROUTE ; 21 PR 
_ buvait un verre de piquette rosée, trempée de pain, puis ‘ # 
il prenait son sac de cuir et s’en allait. FA 
Par le sous-quai glissant au long duquel un système Fe 
d'écluses faisait monter et descendre comme un jeu de 4 
marées, il gagnait directement les prés de Molières. A «529 
côté du pavillon du bord de l’eau, il poussait la porte basse 2 
devant laquelle, jadis, il attendait Audibert, et, à travers 100 
les herbes mouillées, sous l'ombre humide des pammiers, 
il remontait vers le jardin. RO 
Il sortait ses outils et tirait les écluses du potager, tan- de 
dis que naïssait le jour. En amont, la rivière sautait la + 140 
grande chaussée dans un tumulte d’écume et sa clarté, “4 
blanche, éblouissante, s’équilibrait avec celle de laurore P) 


qui s’écroulait aussi, vers l'aval, dans une cascade de PA 
nuages. À six heures, la sirène de la filature, conque x 
sourde et malhabile à jouer avec l'écho, jetait trois clameurs 
dans l’espace. La ville s’éveillait, le soleil prenait de la ss 
hauteur et s'élevait au-dessus des murs des jardins et 
Combes, plié en deux, dans tous les potagers, coupait les 
eaux claires avec les écluses. 

Le jour passait, séchant les prairies et les entrelacs de 
feuilles. 


Audibert venait encore travailler de temps en temps aux 
prés de Molières, mais la présence continuelle de Combes 
rendait chaque jour son aide moins nécessaire. Combes en 
souffrait et s’ingéniait à découvrir des travaux supplémen- 
taires, mais Audibert qui sentait que lon s’efforçait de lui 
faire place, s’en trouvait gêné et cherchait du travail un 
peu partout, heureux quand il pouvait répondre aux 
demandes de M, Cavérac : 

« Ah hon, Monsieur, pas demain, ni lundi. Je dois aller 
au Rey pour tailler les grands platanes de l'allée. » :s 
Ce n’était pas le dépit qui le poussait à chercher d'autres : 
occupations, mais le sentiment de la nécessité, l'habitude 
de se soumettre aux forces naturelles. Son amitié pour 


As … sommation A 
Ar 
"ut 


$12 ù LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Combes n’en était pas atteinte et toutes ces petites difficul- 
tés n’auraient jamais pu les -âcculer à une dispute. 

Mais les femmes ne savaient pas résister aux événements 
qui les opposaient. Elles cédaient à la moindre désillusion 
et, tout de suite, se sentaient ennemies. Au début, malgré 
la secrète jalousie d’Elise, leurs rapports étaient restés les 
mêmes. La naissance de l'enfant, sa maladie et sa mort 
même avaient semblé justifier la chance des Combes. Les 
heures tragiques déroulées autour du petit mort avaient 
été pour elles un lien puissant. Mais, au bout de quelques 
mois, ce deuil presque oublié, le spectacle de la tran- 
quillité des Combes exaspérant Elise, fit éclater cette 
jalousie. 

Anna n'avait pas repris son travail à la filature et, tout 
le long du jour, s’occupait de son ménage. 

« Elle ne va pas me mépriser pourtant, parce qu'elle vit 
sans rien faire ? » disait Elise. 

Elle était humiliée chaque jour par son travail de fileuse, 
et la crainte d’être méprisée par Anna ajoutait à cette 
humiliation. Aussi, souvent, le soir, au retour de l’usine, 
quand elle rencontrait Anna qui descendait chercher de 
l’eau, une colère sourde s’emparait d’elle et tous ses gestes 
la manifestaient. De ces gestes d’impatience ou d’hostilité, 
mal contenus, à peine désavoués par quelques paroles, des 
malentendus naissaient qui désespéraient les deux femmes. 
Cependant, ni l’une ni l’autre n’aurait voulu faire un mou- 
vement pour les dissiper et chacune, raidie, se lamentait 
sur la dureté de cœur de son amie. ï 

La certitude d’avoir raison, la volonté de ne manifester 
aucune faiblesse, les rendaient de plus en plus ennemies. 
Déjà, elles s'étaient rencontrées dans le petit escalier du 
glacis, au bas du pont, et la tête droite, s'étaient croisées 
sans dire un mot. Un autre jour, chez l’épicière, elles 
avaient attendu cinq minutes, l’une à côté de l’autre, les 
lèvres serrées et blêmes..…. 

Mais comme un hasard avait suffi à les séparer, un 


21,01 4h Rs à 


us 
50 
‘on: 
|: 
À 


LES HOMMES DE LA ROUTE 513 


hasard renoua leur amitié. Leur brouille fut si rapide et 
! surtout elles se l’avouèrent si peu ‘qu’elles en perdirent 
| même le souvenir. Elles ne pensèrent jamais plus à ces 
quelques semaines, pendant lesquelles elles s’étaient détes- 
tées. 
.* À cette époque, la filature venait d’être encore agrandie. 


Le Directeur avait fait construire de nouveaux bâtiments. 


rectangulaires, aux toits vitrés, à côté des hautes bâtisses 
qui dataient du début du second Empire et sous lesquelles 
s’étendait le petit atelier primitif en briques sombres. 

Pour surveiller ces grands entrepôts, il fallut un gardien 
et, sur le conseil de M"° Cavérac mère, on proposa la 
place à Audibert. Sans avoir rien demandé, ni désiré, en 
quelques heures, Audibert devint le maître de ces maga- 
sins et régla, pendant la journée, le va-et-vient des camions 
et la sortie des marchandises. De temps en temps, au 

_ milieu de la nuit, il eut à faire des rondes, à cause des 
dangers d'incendie et aussi, aimait-il à dire « pour les 
voleurs ». Il avait reçu de M. Cavérac un revolver à six 
coups, et pendant des années, ces rondes nocturnes 
mirent un décor tragique dans son existence. L’heure et 
la solitude des abords en pierres blanches, la résonnance 
des longues salles, lui faisaient croire à l’existence dun 
danger. Ce n’était pas que, même dans les nuits de neige 
ou de vent, dans ce paysage mort et vaste, il éprouvât 
quelque sentiment de peur mais sans doute avait-il plai- 
sir à donner ainsi plus d'importance à sa fonction. La main 


sur la lourde crosse noire, il avançait d’un pas égal, sans ” 


crainte, mais avec la certitude de s’opposer à une puissance 
 malfaisante. 

De ces occupations et des sentiments qu’elles éveillaient 
en lui, Audibert tirait un orgueil naïf, mais Elise, plus 
que lui, en éprouvait un orgueil violent qui, pendant 
quelques mois, lui fit toucher, comme sensuellement, le 
bonheur. TE 

Dès que son mari fut en place, elle quitta la filature et, 


33 


— 


= 


$t4 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


du mème coup, son amitié pour Anna se réveilla. Elles 


recommencèrent à se voir, à passer ensemble les fins ! 


d'après-midi, à faire des achats en commun. 


Quelques mois après ces événements, Elise eut un fils 
et cette naissance confirma les deux femmes dans leur 
amitié. 


Presque tous les dimanches, Combes se levait dans la 
nuit noire et partait bien avant l’aube, comme au temps 
où il travaillait à la route. 

Le bruit de la grande chaussée l’accompagnait jusqu'au 
sommet des raccourcis de la Côte d’Aulas, et 1à, après 
avoir traversé un plan de jeunes châtaigniers, en abordant 
les grandes pentes, il entrait dans le silence de la mon- 
tagne. Il laissait au-dessous de lui la nouvelle route, 
suivait l’arrête à cheval sur les deux vallées, et, après deux 
heures de marche, comme le jour glissait des crêtes vers 
les fonds, il arrivait à hauteur de son domaine : un mur de 
pierres plates, deux noyers encadrant une porte basse et, 
derrière, dans une terre sèche et craquante, sable et silex, 
une vigne, des rangées de petites souches noires, comme 
nerveuse et joyeusement vivantes. 


FI 
' 


} 


. Au milieu de sa vigne, Combes s’arrêtait. Au-dessous de 


Vois sut la gauche dévalaient des prairies, emportées vers 


“les précipices par les eaux d’une source qui jaillissait dela 


roche et tombait dans un tronc d'arbre creusé, contre 
lequel s’agitaient des herbes folles. L’eau blanche s’échap- 
pait du tronc d’arbre en cascades intermittentes et glissait 
avec violence au long de la montagne. 

Au-dessus de la vigne, derrière une croupe boisée, dans 
le col vert, on apercevait la bergerie, vaste et trapue, avec 
ses fenêtres closes, sa porte butée par une lourde pierre. À 


tous les coins de l'horizon on voyait d’autres bergeries, 


LES HOMMES DE LA ROUTE sis 


» désertes aussi, barricadées, ou bien ouvertes à tous les 
vents, Sans vitres ni portes... Derrière la croupe boi- 
. sée, à une demi-heure de marche, on apercevait le Crestat, 
une longue bâtisse à deux étages, avec un immense escalier 
extérieur monté sur des arches et déjà croulant. Au fond 
du vallon, Villemejane, Pigouse, Puech Arnal, s’espaçaient 

aussi dans la solitude. 

Mais ce n'était pas vers ces bergeries que se retournait 
Combes. Les mains sur les yeux, il regardait au contraire 
les maisons habitées, et, pendant de longues minutes, 
observait le va-et-vient des gens et des bêtes, essayait de 

- mettre un nom sur chaque personne, dénombrait les trou- 

peaux. Le Mas Randon l’arrêtait longtemps. Là, il y avait 

des cultures, des récoltes à évaluer : du seigle, du sarrazin, 
quelques luzernes. Dimanche après dimanche, Combes les 

_ parcourait de l'œil, comme s'il en eût été maître. Il pen- 

sait : « Les céréales ne viennent pas, il fait trop humide, 

mais la luzerne donnera de beaux regains ». Ou bien au 
contraire : « Quelle sécheresse, il n’y a déjà plus un mor- 
ceau d'herbe, maïs les récoltes sont prêtes. » 

Quand il avait fini son tour d’horizon, chaque fois il 
naussaît les épaules et se remettait en marche. En quel- 
ques enjambées, il arrivait devant sa maison. Avec une 
brusque joie, il poussait la lourde pierre, ouvrait la porte, 
traversait les pièces en courant et précipitait les contrevents 
contre les murailles... À rayons droits, trouant la pous- 
_ sière, la lumière emplissait les salles vides. 

Combes suspendait son sac de cuir à côté de la chemi- 
née, préparait le feu, accrochaït à la crémaillère une mar- 
mite de soupe froide, puis, quand il ne restait plus qu’à 
battre le briquet, il prenait les outils qu'il laissait dans le 
placard de la grande salle, et redescendait vers sa vigne ou 
_ vers son jardin. 

_ Il travaillait sans arrêt, jusqu’au milieu du jour. Quand 

pour une minute, les ombres ne bougeaient plus, écrasées 

sous Îles vignes et les hêtres, ensevelies sous les roches, 


L | 
à. 
Ê ss À 
LL. PAC ORNN ER 


20" NT 


Te 


FT " ». 


516 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


enveloppées de partout par la lumière verticale, il remon- 
tait à la bergerie, allumait le feu et préparait son repas. 

Il assaisonnait longuement une salade verte, cueillie au 
pied des murs humides de son jardin, puis il coupait sur 
elle une tomate blette et, avec une cuiller d’étain, battait 
soigneusement l’huile et le vinaigre. 

Il n'y avait plus, dans la grande salle, qu’une table et 
que deux escabeaux. Combes prenait place et, devant 
létroite fenêtre, mangeait lentement avec une sorte de 
solennité qui tenait au silence et à la solitude. 

Après son repas, il venait s’allonger au soleil, sur la 
terrasse et regardait le Monde. 

Pendant ces longues minutes de contemplation, il vivait 
de la plénitude et du contentement de son cœur. Immobile et 
les yeux fixés sur les lignes immobiles de l’horizon, il per- 
dait conscience de lui-même et souvent, après un long 
espace de temps, secouant cette torpeur du corps et de 
l'esprit : 

« Je croyais être mort, » disait-il à voix haute en se 
levant. 

« Je croyais être mort, » répétait-il. Et il ne trouvait 
dans cette sensation ni amertume, ni inquiétude, mais une 
correspondance secrète à la sérénité de son âme. 

Dans après-midi, il reprenaïit son travail, ramassait du 
bois mort, et, suivant la saison, cherchait des champignons 
ou des baies sauvages ; sur le soir, chargé de bois, de 
légumes, de cèpes et de fruits aigres, il redescendait à 
Saint-André. 

Parfois parti dès l'aube, malgré les bourrasques, il trou- 
vait le mauvais temps au Bout-de-Côte. La pluie menaçait 
et, par moments, se collait aux herbes rases tandis que les 
averses faisaient un bruit de vent contre les vitres de la 
bergerie. De bonne heure, le brouillard filait à ras du col 
et, désemparé, flottait sur les grandes pentes. Ces jours-là, 
Combes allait et venait dans une sorte de fièvre salubre, 
encapuchonné dans un sac, les joues ruisselantes. La nuit 


mise à 


DA lo, 
| LES HOMMES DE LA ROUTE S17: 


précoce éveillait en lui une mélancolie sans tristesse, le sen- 
timent tragique de la présence de la vie... 

Quelquefois Audibert montait aussi au Bout-de-Côte, et, 
tandis que Combes taillait sa vigne ou bêchait ses plants de 
légumes, une sache de grosse toile sur le dos, un seau de 
fer-blanc sous le bras, il partait à la recherche des champi- 
gnons ou à la cueillette des framboises. 

De temps en temps, les deux hommes travaillaient 
ensemble, bâtissaient un petit mur, cimentaient le bassin 
d'arrosage. A midi, ils se mettaient à table, l’un en face 
de l’autre, et mangeaient en silence, puis, dans la chaleur 
du jour, ils bavardaient une heure $ur la terrasse. 

« On n’est pas mal ici, disait Audibert, c’est comme 
chez nous, à Col Tordu. Mais c’est quand même des pays 
de trop grande solitude. Il faut y vivre sans rien atten- 
dress 

— Bon, répondait Combes, mais qu'est-ce que tu veux 
attendre, à la Condamine ? Nous serons toujours des 
pauvres et les enfants comme nous. 

— Ça ne fait rien... on se sent moins perdu dans son 
destin à la ville. Ce n'est pas moi qui retournerais vivre 
dans ces déserts. Si mon père vient à mourir, notre mai- 
son pourra rendre ses pierres à la montagne. Pour monter 
R-haut, il faut bien cinq heures, c’est encore plus sauvage 
que par ici et il n’y a rien qui vaille.. Des planches pour- 
ries et des pierres sans ciment. Le père vit là-haut comme 
un sanglier ; il n’y aura pas quatre meubles à prendre. 

— Eh, eh, riait Combes, vous avez déjà tout pris, 
comme nous ici. Mais, quand même, la vie n'était pas si 
mauvaise que ça, dans nos montagnes. On vivait des 
bêtes et des arbres, on n’attendait rien de personne. Chaque 
maison avait assez de soleil pour faire mûrir ses légumes. 
Une source faisait la richesse d’une famille : une sûreté 
plutôt qu’une richesse, On savait qu'on ne mourrait 
jamais de faim, que chaque jour se sufhrait, et c'était 
bien assez pour vivre. Avec ça nos anciens avaient leurs 


s18 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


idées et leurs contentements. Sans être notaires, ils savaient 
des choses, sur les herbes; sur la santé, sur le Bon Dieu. 
Ils vous conduisaient leur honnêteté mieux que des rois. 
ce n’était pas vivre comme des sauvages. » 

Puis, comme la plupart du temps Audibert restait silen- 
cieux, Combes reprenait : 

« Tiens, je crois qu'il vaut mieux se sentir vivre avec 
presque rien, sans chercher autre chose, que de courir 
tout le temps après son aisance. On a le cœur plus libre, 
on perd moins sa bonté naturelle. Si je n’avais pas tou- 
jours vécu comme je l'ai fait, content de tout, j'aurais eu 
peur plus d’une fois de perdre ma satisfaction de la vie, 
dans tous nos soucis de la Condamine. » 

Puis, furieux : 

- « Se ronger pour des économies, attendre une place, et 
. même avoir honte de sa misère au milieu des autres! » 

Quelquefois Audibert paraissait convaincu, il approuvait 
Combes, mais, une heure après, il disait à propos de tout 
autre chose : 

« Non, quand même, on ne peut pas vivre dans ces soli- 
tudes. » 


(à suivre). ANDRÉ CHAMSON 


: PROPOS D’ALAIN 


L'espèce 2 des élans et comme des pulsations. Le tissu - 


humain, presque tout liquide, 1 ses périodes de morte eau 
et ses grandes marées. Cela tient sans doute à des vents, 
des eaux, des taches solaires, et enfin aux imperceptibles 
radiations qui favorisent plus ou moins les échanges chi- 
miques. Toutes les espèces animales ont ainsi leurs sai- 
sons. Longues et lentes saisons, dont les eflets sont diffi- 
ciles à apercevoir. Mais Pespèce humaine porte en elle 
comme une aiguille indicatrice qui 2mplifie ces mouve- 
ments ; Cest la pensée. Dès que l'espèce se sent puissante, 
croissante, élastique, l’aiguille bondit, ér atteint sur le 
cadran des degrés inusités, qui ne figuraient jusque-là que 
pour la symétrie. Ces mouvements étonnent les vieux 
marchands de baromètres. 

Les pressions moyennes de la” pensée correspondent à 
des lieux communs. En Musset, Hugo, Vigny, l'aiguille 
va et vient autour d’une position connue. Or les poètes 
sont de tous les indicateurs de pensée les plus sensibles, 
d’abord parce qu'ils se risquent un peu plus loin que l 
logique ne permet ; aussi parce que la règle qu'ils se don- 
nent les porte toujours un peu au-delà de ce qu’ils espé- 
raient. Au”reste il est ordinaire que lon pense d’après les 
poètes. Or cœux que je viens de citer ne réveillaient guère. 
Les nuages de Hugo sont réellement des nuages ; cela est 
> obscur de loïn : quand on est dedans, on n’y voit pas plus 
- clair. Son dieu est un bon grand-père, un président de 


Û 
LEA 7 PES 


NT 


PR 


$20 \ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Mallarmé et Valéry annoncent un autre climat des pen- 
sées. Comme disait un Homme à lieux-communs, on y 
laisse sa tête. Mais cette manière bonhomme de juger est 
dépassée. La vague insolente arrive. Les jeunes rient à 
ces énigmes ; ils les secouent, ils les font sonner. C’est de 
là qu’ils partent. C’est ainsi que Socrate et Platon se- 
couaient les énigmes homériques. Cependant la bouche 
d'ombre parle toujours du milieu de l’ancien nuage, mar- 
quant les limites du connaître et se repliant en ses volutes 
de brouillard, comme Renan sut si bien faire. Mais cela 
est passé de mode — on veut des énigmes claires, j’en- 
tends développables, c’est-à-dire mathématiciennes, enfin 
difficiles seulement par notre paresse. Et sil est vrai, 
comme je crois, que pensée, fille de poésie, ressemble à sa 
mère, nous verrons partout une clarté des détails, clarté 
conquise, au lieu de nos vagues aspirations ; et les jeunes 
nous feront voir une autre manière de croire, qui sera un 
refus de croire. Je remarque déjà partout une jeunesse qui 
en sait plus que ses maîtres ; dans l’ordre politique cela va 
à tout examiner, et à refuser tout maître. Bref je crois que 
cette jeunesse sera difficile à gouverner. 

L'administrateur m’écoutait, fixant sur moi son regard à 
travers ses grosses lunettes, ce regard qui veut être attentif, 
et qui n’est jamais qu’impérieux. « J’en ai vu, dit-il, de ces 
jeunesses ambitieuses, et il y a plus d’une manière de la 
mettre au pas des vieillards, sans compter l'amour, la 
famille, et le prix élevé de toutes choses. Mais ce que vous 
dites n’en est pas moins inquiétant. Et quel remède selon 
vous ? 

— J'attends, lui dis-je, que vous me fassiez voir où est le 
mal ». 

: ALAIN 


SR SR LOTO M CE Le Ces 
Ent En : Fe È 


RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 


PROPOS SUR. LA CRITIQUE 


Le livre judicieux de M. André Bellessort, Sainte-Beuve et le 
XIXe siècle, ne me servira pas à instruire ou à réviser une fois de 
plus le procès de Sainte-Beuve. Sainte-Beuve s’est tellement 
identifié avec la critique que son procès est toujours plus ou 
moins celui de la critique, ou du genre de vie, du genre de 
pensée critique, de ses conditions, de ses limites, de ses risques 
professionnels. Mais un titre parallèle à celui de M. Bellessort 
serait : La Critique et le XIXe siècle, titre de propos autour de 
cette question : Pourquoi la critique, pour naître, a-t-elle 
attendu le xrxe siècle ? ne 

Entendons-nous bien. Avant le xixe siècle, il y a des cri- 
tiques. Bayle, Fréron et Voltaire, Chapelain et d’Aubignac, 
Denys d’Halicarnasse et Quintilien sont des critiques. Mais il 
n’y a pas la critique. 

Je prends le mot dans son sens très matériel : un corps d’écri- 
vains plus ou moins spécialisés, qui ont pour profession de 
parler des livres, et qui, en écrivant sur les livres des autres, 
font des livres où les sommets du génie n’ont pas encore été 
atteints, mais dont il n’y a aucune raison pour que la moyenne 
ne vaille pas la moyenne des autres livres: 

Si la vraie et complète critique ne naît qu’au xix® siècle, 
cela ne tient pas à ce que le goût du xix® siècle ait été plus 
éveillé et plus exercé que celui du siècle précédent. De fort 
bons esprits affirment que ce serait plutôt le contraire. Il y 
faut d’autres raisons, et pour ma part, j'en verrai trois, qui 
ne jouent pas d’ailleurs séparément, et qui se déploient sur un 
front unique. 


* 
*X *% 


D'abord celle-ci, que la naissance de la corporation critique 
a lieu en fonction de celle de deux autres corporations, 


522 : LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


inexistantes avant le xixe siècle, celle des professeurs et 
celle des journalistes. 

Loin de moi l’idée de décrier l'œuvre d’enseignement 
accomplie par les Universités et les collèges d'avant la Révo- 
lution ! Mais l’enseignement de tout ordre appartenait à 
l'Eglise, et les enseignements faisaient partie d’abord et surtout 
de la grande corporation cléricale. La lutte des clercs et des 
philosophes, qui remplit le xvir° siècle, se termine par la laïci- 
sation, plus ou moins poussée, de l’enseignement. D'où la 
naissance d’une corporation, d’un nouvel esprit corporatif. 
Des types comme celui du professeur de l’Université de 
Koœnigsberg Kant, dans la seconde moitié du xviue siècle, du 
professeur de l’Université de Berlin Fichte après léna, devien- 
nent en France possibles et normaux. Avec les trois professeurs 
de 1827, Guizot, Cousin, Villemain, il y a une histoire de la 
chaire (professorale), une philosophie de la chaire, une cri- 
tique littéraire de la chaire. Voici le centenaire de la suspension 
des trois célèbres cours par le ministère Villèle. Parmi les 
réflexions de tout genre qu’il pourrait suggérer, n'oublions 
pas celle-ci, que pendant ces cent ans le métier de critique 
a été plus ou moins une rallonge du métier de professeur. 

Et du métier de journaliste. Que ce soit sous l’Empire dans le 
silence du journalisme politique, ou sous la Restauration comme 
frère cadet du journalisme politique, le journalisme littéraire est 
le langage naturel de la critique littéraire. En principe ce n’était 
pas une innovation. Le genre avait abondé au xvire et au 
xvrre siècle avec les recueils de Hollande et de France, les 
Bayle et les Fréron. Il ÿ avait eu des journaux, même d'assez 
bons journaux, comme les Nouvelles de la République des Lettres. 
Il n'y avait pas eu de journalistes. Il n’y eut de journalistes! 
qu'après Voltaire. Les Lettres Provinciales, chef-d'œuvre du 


journalisme comme Polyeucte et Phèdresont les chefs-d'œuvre du 


théâtre, n'avaient fait! école qu’en matière de langue. Au con- 
traire, Voltaire, Diderot, le style souple, rapide et perçant du 
_ xvinre siècle, firent école de journalisme, engendrèrent üne pos- 


_ térité innombrable. Voltaire, qui ne voyait dans le journa- 
_ lisme littéraire que du gibier, de Bastille," eût été bien sine 


de cette paternité. 


Comme eau-mère de la critique, il ne faut pas coRee seu- 


: 
l 


RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 523 


lement la formation d'une corporation de professeurs, la nais- 
sance d’une corporation de journalistes, mais aussi leur rivalité 
et leur opposition. Voilà un siècle qu'il existe une critique des 
professeurs et une critique des journalistes, sans que le sage 
doive s’en émouvoir plus que de voir coexisterles brunes et les 


‘ blondes, le bourgogne et le bordeaux. C’est un fait que l'Ecole 


Normale supérieure a été pendant près d’un siècle, depuis que 
Nisard y professa son cours de littérature, la citadelle, ou, pour 
parler plus noblement, l’Acropole de la critique. C’est un autre 
fait que cette époque appartient plutôt au passé qu’au présent, 
et que le seul critique qui soit resté le classique de son genre, 
Sainte-Beuve, était un journaliste, non journaliste de nécessité, 
mais journaliste de nature et de race. Que le Port-Royal ait été 
Ju devant les Lausannois | par un conférencier inapte à la parole 
publique, cela ne fait que confirmer notre point. Sainte-Beuve 
sentit d’ailleurs avec humiliation la supériorité que Popinion 
accordait alors aux porte-toge sur les porte-plume : la grande 
compétence officielle, académique et autre sur le xvne siècle, 
c'était non pas l’auteur de Port-Royal et des Lundis, maïs l’orateur 
des Belles Dames pendant la Fronde et le « Bergamasque » de la 
déclamation sur les Pensées de Pascal. On comprend que Sainte- 
Beuve ait toujours été du parti politique opposé à celui où 
figurait Cousin. Depuis, un renversement s’est produit. Le 
culte de Saïnte-Beuve figure un des principes de la religion 
universitaire, alors que, pour des raisons diverses, entre autres 
son hostilité contre le romantisme et son rôle officiel sous 
l’Empire, les critiques journalistes le conspuent périodique- 
ment, 


2 


En second lieu, la critique tend plus ou moins à l’inventas.., 
et le xrxe siècle a été, depuis le Génie du Christianisme, le siècle 


* des inventaires. 


La critique tend à l’inventaire parce qu'elle porte sur la 


chose faite, sur un passé. Elle fut plus ou moins fondée, à 


Alexandrie, par des bibliothécaires, dans une littérature dont 
Peffort se réduisait à peu près à conserver, à aménager, à inven- 
torier, À reproduire. Ce terme d’inventaire porterait surtout sur 


1 


$24 \ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


la critique appliquée aux œuvres du passé, sur l’histoire litté- 
raire, et, en apparence, beaucoup moins sur la critique des 
œuvres présentes. Et lon pourrait ajouter que, des deux 
grandes sections du personnel critique, l’une, celle des profes- 
seurs, est préposée à l'inventaire du passé, l’autre, celle des 
journalistes, au discernement du présent. J'accorde qu’un sage, 
ou un pénétrant, ou un subtil critique, aura toujours tendance 
à dépasser l’inventaire, à se libérer du passé, à s’en servir sans 
s’y asservir, à passer de l’un à l’autre des plans de la durée, en 
philosophe ou en moraliste. Il ne s’agit point des conditions 
dans lesquelles vit et se développe aujourd’hui la critique adulte, 
mais de celles au milieu desquelles elle est née au xixe siècle. 

Or elle est née en liaison avec l’histoire, avec le sentiment 
du passé. Posez ce principe mâle qu’est la critique de La Harpe, 
disciple et successeur de Voltaire (le Lycée, qui fut un cours, est 
de la critique de professeur), et ce principe femelle que fut le 
Génie du Christianisme, et vous avez la critique de Sainte-Beuve, 
qui se comporte comme leur produit. Tous trois mettent un 
accent différent sur la même réalité : un inventaire, un passé, 
l'inventaire et le passé chrétien et classique. La critique paraît 
comme une tranche brillante sur une épaisseur de durée. 

La critique littéraire naît et se développe ainsi. Elle fleurit 
ainsi. Maïs elle ne fleurit pas seulement ainsi. Sa tige, une fois 
formée, porte des fleurs de nature différente. Il y a eu au 
xIxe siècle une critique qui ne s’asservissait point au passé, qui 
rejetait le point de vue de l'inventaire, qui participait ou sem- 
blait participer à la nature de l’acte créateur. C’est la critique 
romantique. : 

Hugo, Lamartine, Musset, Baudelaire dans la partie critique 
de leur œuvre, nous sentons qu’ils appartiennent à un climat 
différent de celui des critiques plus spécialisés, des professeurs 
et des journalistes. Ils se réalisent différemment. Ils sont tantôt 
plus, tantôt moins. Je traite ailleurs cette question de la cri- 
tique professionnelle et de la critique des maîtres. Je veux 
seulement insister à ce propos sur ce troisième caractère 
du xrx® siècle : la variété et l’antagonisme des mondes litté- 
raires en présence et en lutte, et, devant ces luttes, la nécessité 
d’arbitres, de cet arbitre toujours insuffisant, toujours partial, 
nécessairement insuffisant et partial qu'est le critique. Et 


| 


RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 525 


devant cette insuffisance et cette partialité du critique la néces- 
sité de cette chambre de compensation qu’est la critique. 


Enfin, et voici mon troisième point, la littérature française 
du xixe siècle vit sous le signe du pluralisme : je veux dire 
d’un droit égal reconnu à plusieurs systèmes de goût, à plu- 
sieurs plans de création. Ce pluralisme a d’ailleurs commencé 
par un dualisme, celui du classique et du romantique. On 
a pu dire, on peut dire encore, qu’en 1830 le romantisme a 
vaincu, qu’en 1850 le romantisme a été vaincu, ou remplacé. 
Ces étiquettes, ces coupes dans la durée, paraissent fragiles 
en présence de ce fait constant : que le classique et le roman- 
tique sont deux systèmes coexistants et complémentaires, un 
Nord et un Midi, une langue d’oil et une langue d’oc, dont 
aucun ne parvient à éteindre l’autre par son rayonnement, ni 
à le réfuter par un raisonnement. 

Cette coexistence a posé d’abord des problèmes tragiques, 
dont la vie intellectuelle de Sainte-Beuve nous fournirait le 
type. Un éditeur a eu l’idée de créer une collection des vies 
tourmentées, ou des vies tragiques. Un Sainte-Beuve n’y est 
pas prévu, mais s’il y a des tourments et des tragédies de mé- 
tier (et sur un plan supérieur Léonard et Michel-Ange, Cor- 
neille et Racine, les ont bien connus), voilà un tourment et 


_ une tragédie du métier critique. Sainte-Beuve, lui, a tourné 


nettement le dos aux romantiques." Il s’est refusé à vivre la vie 
intellectuelle de la critique. Il a opté pour celle du critique, 
d’un critique, d’un critique qui prend parti contre une part de 
son siècle, contre une part de lui-même. Certes je n’y vois 
aucun inconvénient : mais alors il faut réussir. Et Sainte- 
Beuve n’a pas réussi. Ou plutôt il a réussi à faire de Panti- 
romantisme une ligne tenace de la critique française, une 
ligne qui semble aujourd’hui emportée ou intenable. Mais un 
critique ce n’est pas la critique. 

La critique, telle que l’a rendue nécessaire le xixe siècle, 
c’est le libéralisme. Le père du libéralisme spirituel, Mon-, 
taigne, peut passer pour le père de Pesprit critique. Faguet, 
écrivant un livre sur le ZLibéralisme, y remarque que les 


526 À LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Français ne sont pas libéraux, pas du tout, à ce point que 
Faguet ne connaît qu’un seul-vrai libéral, qui est lui-même. Et 

_ je ne crois pas qu'il le dise en plaisantant. Il se juge, (peut-être 
à tort,) le plus critique des critiques, moins politique et moins 
chargé de partis-pris que sa douzaine de confrères qui 
comptent, et, le critique seul étant vraiment libéral, le plus 
critique des critiques français sera posé automatiquement 
comme le plus libéral des Français, comme le seul libéral inté- 
gral: ce qui est, ainsi que disait l’enfant qui s’accuse, une 
pe comme une autre. 

* Qui dit libéralisme dit pluralisme. Le libéralisme diéne 
est la conscience d’un pluralisme dans VEtat, conscience de 
plusieurs partis irréductibles, que le libéral ordinaire tolèrera 
de bonne foi, mais dont le libéral raffiné, intégral, verra la : 
pluralité, la coexistence, comme un bien à maintenir. Pour 
emprunter une image à André Gide, ou à son ami Edouard, le 
libéral va et vient dans un salon garni de tables où se jouent 
passionnément des parties. Il s'intéresse aux jeux, conseille 
successivement chacun des partenaires, et à suivre toutes ces 
parties emploie plus d'activité et trouve plus de plaisir qu'a 
en mener de bouten bout une seule pour son compte t. 

Ce libéral intégral fait figure non d’un homme (ceux qui 
pensent avec virilité, et surtout ceux qui pensent avec leur 

” virilité, le mépriseront), mais d’une chambre de compensation. 
_ Ou plutôt il fait fonction non d’un individu, mais d’une 
nature : car c’est la nature qui pense et qui agit surce plan 
d’une pluralité de parties engagées et d'individus spécialisés. 
Maïs chez l'individu le libéralisme intégral, Pétat critique pur, 
la renonciation à sa partie propre, prennent une apparence 
si inhumaine qu’il leur faut toujours, sur un point ou un autre, 
donner une entorse à la logique de leur nature, et se démentir/ 

L'esprit critique prendrait là sa forme paradoxale, impossible 

et pure, mais on le rencontre abondamment sous une forme 


1. En corrigeant mes épreuves, je lis ceci dans un texte d'André 
Gide que je ne connaissais pas encore : « Je sens en moi, toujours 
assemblée, une foule contradictoire ; certaines fois, je voudrais agiter 
la sonnette, me couvrir et quitter la séance. Que m'importe mon 
opinion ?» Maurras n’a-til pas comparé le régime parlementaire au 
cerveau d’Amiel ? (Fa 


Fe 


| RÉFLEXIONS SUR LA LITTÉRATURE 527 


atténuée, normale, qui fait corps non seulement avec une cri- 
tique élémentaire, mais avec le simple exercice du goût. Ainsi 
un moniste critique (qui serait plutôt un anti-critique) s’il est 
classique, admirera la tragédie de Racine et, à un degré moin- 
dre; la tragédie de Voltaire, mais détestera Victor Hugo: S'il 
est romantique il admirera Victor Hugo, et, à un degré moin- 
dre, Auguste Vacquerie, mais il détestera la tragédie classique. 


Un pluraliste modéré admirera également Racine et Hugo, 


dédaignera également Voltaire poète, et Vacquerie. Aujour- 
dhui ce pluralisme, ce libéralisme, est passé dans le goût 
commun. Mais il n’en a pas toujours été ainsi. Il y à eu un 
- classicisme quand Racine et Voltaire faisaient bloc dans l’admi- 
ration du public de 1815, un romantisme quand Hugo et 
Vacquerie ont pu faire bloc dans l'admiration d’un bousingot 
de 1860. ; 
L'éducation critique du public est d'autant mieux faite, l’at- 
mosphère de la critique est d’autant plus tonique, que des 
génies de nature plus différente ont conquis plus généralement 
des titres égaux à l'admiration de l'élite. Le passage de l’un à 
Pautre assouplira le goût, l’habituera à réaliser de plus grandes 
différences, l’obligera à des voyages, à des comparaisons, à un 
polyglottisme naturel. 

Est-ce à dire que cette évolution soit un bien ? Pas néces- 
sairement, et en tout cas pas à tous les points de vue. Il nous 
suffit de constater qu’elle est un bien pour la critique en ce 
qu’elle popularise la critique, c’est-à-dire l’habitude des diffé- 


rences, des comparaisons et des jugements, la pratique de Par-. 


bitrage. Mais gardons-nous de glisser ici sur une pente de faci- 


lité. Le libéralisme ne se conçoit guère sans une critique du 


libéralisme. La critique pure ressemble au doute des pyrrho- 
niens qui s’emporte lui-même et finit par un doute du doute. 
Les Montaigne se jetteront toujours dans les Descartes et les 


Pascal comme les fleuves dans la mer. Pas de critique sans une 


critique de la critique. Et la forte critique, la valeur maîtresse, 
c’est une critique à cran d’arrêt. 


* 
*x * 


Mais prenons garde. Nous sommes au rouet, plutôt qu’au 


cran d'arrêt. En attribuant trop de prix au cran d'arrêt, on arré- 


& 
Tu 
À 
f 
L 


528 SE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


terait la critique elle-même. Et peut-être qu’il en sortirait un 
plus grand bien. On s’est passé-assez longtemps de la critique. 
On peut s’en passer encore. Une partie de l’Europe cherche 
à s’en passer violemment et superbement. 

La critique est nourrie de ces trois racines : corporative (pro- 
fesseurs et journalistes) — historique (goût de l'inventaire), — 
libérale (coexistence de partis ennemis, de parties adverses, 
encouragées également). Pour que la première. racine soit 
coupée, il suffit que le professeur et le journaliste deviennent 
des instruments de l'Etat. Pour que la deuxième racine soit 
coupée, il suffit d’une activité sociale déversée tout entière 
vers le futur, vers l’action immédiate, et un art jeté à l’impres- 
sion momentanée. Pour que la troisième racine soit coupée, 
il suffit que le déclin actuel du libéralisme politique en Europe 
(il est vraiment étrange que nous prêtions si peu d'attention 
à l'expérience italienne) arrive à ses conclusions et déploie ses 
conséquences. 

Evidemment il y aura des critiques littéraires autant qu’il 
existera des livres, et des journaux, et de la radiophonie, c’est- 
à-dire indéfiniment. Mais des critiques littéraires, ce n’est 
pas la Critique, cette puissance qui a pris conscience d’elle- 
même au xix* siècle et au commencement du xx°, entre les 
traités de Vienne et ceux de Versailles, et qui éprouve aujour- 
d’hui quelques difficultés à faire renouveler son bail pour un 
autre siècle. 

ALBERT THIBAUDET 


CHRONIQUE DRAMATIQUE 


CONCLUSIONS PROVISOIRES 


Le cycle qui va reprendre avec la saison théâtrale 1927-1928 
sera peut-être fertile en nouveautés de valeur, mais rien ne 
permet sérieusement de le prévoir. Une critique théâtrale, comme 
celle-ci, que le souci d’information ne talonne pas, a, quant au 
présent, moins des œuvres à étudier que des réflexions particu- 
lières ou générales à émettre sur les possibilités et les directions 
de la scène contemporaine. Ces réflexions une fois notées, il 
n’y a plus guère qu’à en attendre confirmation ou infirmation, 
ou bien à se répéter. Le premier terme de cette alternative m’a 
paru de beaucoup le plus tentant. 

Mais qu’on ne s’y trompe pas : cet abandon ne signifie pas 
découragement, encore moins dégoût ou sentiment profond 
d’une décadence présente du théâtre. Pour déplorable et même 
honteuse que soit la situation matérielle du théâtre, elle ne 
conseille pas de désespérer. Rien ne dit d’abord que quelque 
ministre des Beaux-Arts ou quelque parlementaire digne de son 
mandat ne l’améliorera pas d'un coup en faisant voter par les #7 
Chambres le simple additif suivant à la loi des loyers : « Toute 
sous-location d’une salle de spectacle est interdite. » Car le mal 
essentiel vient de là. Le jour où il serait impossible au loca- 
taire d’une salle très connue qui paie 45.000 francs de loyer 
annuel de sous-louer cette salle 45.000 francs par mois, l’ex- 
ploitation honnête d’un théâtre redeviendrait possible et une 
partie de l'argent dévoré par la superposition des sous- “IGations, 
des tours et des « combines » pourrait être consacré à ire 
et à sélectionner des auteurs nouveaux. 

Est-ce à dire que la crise actuelle de l’art théâtral s’en trou- 


verait forcément résolue ? Pas plus qu’il n’est permis d’attri- 
| ” 


dy 


à 34 


530 . LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


f 
buer cette crise à la persistance de ces malheureuses conditions 
matérielles. Le théâtre est en effet depuis toujours en crise 
perpétuelle si on le considère du seul point de vue littéraire. 
Mais le théâtre a une place sociale qui interdit à la critique de 
le considérer sous le seul angle du spirituel et du littéraire, On 


_ appelle littérairement une grande époque théâtrale, une époque 


où ont produit deux ou trois dramaturges ayant une valeur lit- 
téraire. Sic slantibus rebus, il sufhrait que Paul Raynal tint dans 
l'ordre tragique tout ce qu’il a promis, que Jules Romains 
retrouvât trois ans de suite, en marge de ses grandes œuvres 
unanimistes, la verve et le bonheur de Knock, que par exemple, 
Giraudoux, piqué, comme on a des raisons de le soupçonner, 
de la tarentule dramatique, se changeât en une sorte de Shaw 
français, moins corrosif et plus poète : nous vivrions littéraire- 
ment une grande époque théâtrale, Mais temporellement rien 
ne serait changé : trois théâtres « littéraires » feraient salle 
comble tous les soirs ; trois dramaturges dignes de ce grand 
nom feraient fortune, mais les autres salles de théâtre n’en 


” continueraient pas moins à être livrées aux mercantis, aux 


fabricants, aux actrices richement entretenues, à l’insigni- 
fiance, aux plus sales routines. 

Le théâtre, pris dans son ensemble, est une chose, présente- 
ment une triste chose ; les auteurs dramatiques, c'est autre 
chose et il n’y a pas forcément contemporanéité entre l’exis- 
tence de ceux-ci et la floraison d’un brillant théâtre. 

Un théâtre florissant n’a jamais beauçoup dépendu des 
auteurs, il a longtemps dépendu des acteurs, puis des troupes, 
des metteurs en scène. Nous avons en France à cette heure une 
demi-douzaine de metteurs en scène excellents ; jamais nous 
n’en avons eu autant, La plupart sont en même temps direc- 
teurs et se plaignent de la dureté de l'exploitation théâtrale. 
Dénoncer, comme on l’a fait ici, l'impérialisme des metteurs 
en scène, ce n’était mettre en doute ni leur haute valeur, ni 
Jeur utilité, Ils jouent le rôle, ici éminemment sympathique, 
d'agents provocateurs. Ils montrent en particulier par des 
reprises d'ouvrages, classiques ou non, et de pièces étrangères, 
quel théâtre peut être tenté selon le droit fil des traditions 
oubliées ou en marge de toutes. Il est certain que Copeau a 


provoqué une résurrection de la farce et qu’en réalisant Jnlimité 


VF dd! 


Dee Re CE PR EN 4 A Re PT, AS 2 PL: ” LL 
“1 ESS AT S e ' è S A 


| CHRONIQUE DRAMATIQUE S31 
comme il Pa fait, Baty a provoqué J.-V. Pellerin à écrire Téfes 

| de Rechange. Quand on exprimait une répugnance pour l’im- 

| périalisme des metteurs en scène, on voulait dire que, même : 
pourvus de tous les moyens, de toutes les libertés qui leur 
sont refusées chez nous, ils ne réussiraient pas seuls et 
risqueraient même d’entraver un renouveau théâtral authen- 
tique. C’est ce qui s’est produit, à en croire Georges Duhamel, 
en Russie Soviétique où les conditions souhaitées par nos 
metteurs en scène ont été réalisées: « La révolution que ces 
metteurs en scène ont opérée, écrit-il, n’est pas moins sur- 
prenante que l’autre, la politique. Mais il apparaît assez 
vite que cette révolution théâtrale est essentiellement techni- 
que... À défaut de la substance c’est la forme qui change. 
Les œuvres classiques... subissent toutes sortes de modifica- 
tions hasardeuses... Cette fantaisie ne va pas sans péril... C’est 
par l'intérieur que lart dramatique doit se renouveler. On ne 
Paméliore pas profondément en inventant un tremplin, uv 
système d'écran ou d'éclairage... Quoi qu’il en soit, le théâtre 
est actuellement une des gloires artistiques de la Russier. » Et 
cette dernière assertion de Duhamel confirme ce que je disais 
plus haut : que ce n’est pas des auteurs que dépend une période 
heureuse et brillante du théâtre, mais que c’est de deux ou trois 
d’entre eux au plus que dépend littérairement une grande 
époque dramatique. 


* 
*X * 


À défaut de ces deux ou trois grands écrivains reconnus, 
nous possédons en France, et nous sommes les seuls à 
posséder en Europe, une jeune école dramatique présentant, 
avec toutes les divergences possibles de tempéraments, un 
ensemble de caractères communs. C’est l’école intimiste, 
« inconscientiste », suggestive (plus qu’expressive) qui va 
de Lenormand à Vildrac, de J.-J. Bernard à Denys Amiel et 

= à J.-V, Pellerin. L’étranger, tout en soulignant ses rapports 
avec l’art de Tchekov, limite et nous l’envie. C’est là quelque 
chose d'appréciable, même quand on pense — et c’est notre 
cas — que dans son ensemble cette école, loin de renouveler 


1. Nouvelles littéraires, 20 août 1927. 


532 Dre LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


le théâtre, tend à l’épuiser, à le nier, à le rendre impos- 
sible au même titre que les théories pirandelliennes sur l’émiet- 
tement de la personnalité. à 

Ce qui est sûr, en tout cas, c'est que ce théâtre mi-impres- 
sionniste, mi-naturaliste ne correspond à rien d’actuel dans la 
sensibilité de ce temps. Il touche une corde d’avant-guérre, il 
fait vibrer les souvenirs de périodes calmes et sournoisement 
romanesques. La grande aventure moderne n'y a point de 
part. 

L’instabilité, le désarroi de l’époque interdit à la comédie de 
mœurs, fondement séculaire du théâtre occidental, de fleurir 
comme on le souhaiterait. C’est que la comédie de mœurs naît 
de l'existence de castes séparées, de règles définies et stables de 
civilité et de vie sociale ; les ridicules n’apparaissant que là où 
règne le conformisme social. La comédie de mœurs ne s’accom- 
mode pas d’une période où toutes les coutumes sont en refonte: 
Elle veut une époque qui ne soit pas en marche comme 
celle-ci et où tous ceux qui bougent un peu trop paraissent des 
extravagants. 

Une des formes les plus attachantes du théâtre pur, le théâtre 
psychologique se heurte de même au mobilisme de ce temps. 
Le spectateur d’aujourd’hui est malaisément capable de fixer 
pendant trois heures son attention sur une analyse psycho- 
logique quels que soient son dynamisme et sa variété. L’immé- 
diat seul frappe et retient le public de notre époque : d’où le 
succès d’un certain théâtre-spectacle qui lui donne sans effort 
la sensation « qu’il y est », qu’il baigne dans la vie 2 tous les 
jours. 

Pour vaincre l’atonie du public actuel, les vieilles salles de 
spectacle, bâties pour les spectateurs privilégiés et cultivés 
d'autrefois, sont peut-être anachroniques. L’enthousiasme du 
music-hall ou du plein air y est inconnu. Or c’est par l’en- 
thousiasme seul qu’on peut « posséder » le public blasé du 
théâtre intimiste ou psychologique moderne. Le vrai, le seul 
problème qui en définitive se pose est le problème du héros 
théâtral, autrement dit du théâtre poétique. Ce frémissement 
qui salue la première entrée en scène de la grande vedette 
d’une super-revue, ce sentiment d'attente enfin récompensée, le 
théâtre en est venu à l’ignorer totalement. Il faut qu’on retourne 


quoi bon les demni-mesures, ss Des bee ou clownes- 
Cet 4: 2 on nous redonne des héros. Des héros ne 


È ue sans Héène locale, aussi (ee et Des e 
les œuvres de Corneille, de Racine ou de Shakespeare, sera 
peut-être le principal moule où se coulera demain un gr 
rie Mais ponte ou non, le théâtre qui men 


BENJAMIN CRÉMIEUX 


NOTES 


LITTÉRATURE GÉNÉRALE 


ORIGINES DE L'ESPRIT BOURGEOIS. I. L'EGLISE 
ET LA BOURGEOISIE, par Bernard Groethuysen FAEQR 
de la N. R.F.). 


« On me disait bien qu’il y avait un certain M. Grimm, » écrit 
Goethe en ses Mémoires : c'était au temps où il s’exerçait à 
écrire en français. M. Grimm, et nul autre : Gœthe n'insista 
pas. Les années pacifiques, causantes, ont passé par dizaines, et 
Grimm est resté seul. Nos années sont venues, l’avant-guerre, 
la guerre, l'après-guerre, et Grimm cesse d’être seul. Un Alle- 
mand, durant ces quinze années, est devenu un écrivain 
français, le possesseur d’un style exact et fort. Un écrivain, un 
véritable écrivain, né allemand, nourride France, à mélé la 
sève des deux cultures, des deux races ; de cette double sève, il 
produit une pensée, une œuvre. Il y a là-dedans quelque 
magie. M. Bernard Groethuysen est sans doute un extatique de 
lesprit, sinon de l'âme, des deux peut-être. Par l’extase, il 
échappe au temps. Non qu'il ignore : je soupçonne que ce 
magicien n’ignore presque rien. Mais il l’appréhende d'une 
manière toute intellectuelle, par la contemplation, si on peut 
appeler contemplatif un état de l'esprit tout à fait exempt de 
rêverie, inlassablement actif. Tout être est capable d’une 
certaine vibration, qui lui est propre : celle de M. Bernard 
Groethuysen produit une sorte de joie, qui est liée à un exercice 
très intense des facultés analytiques. Assurément il y a un 
secret dans une destinée si singulière, Je le cherche, sans me 
flatter de mieux faire que tâtonner autour. C’est un secret bien- 
faisant, auquel on pense volontiers. 

Origines de l'esprit bourgeois. 1. L'Eglise et la bourgeoisie, tel est 


NOTES | | 535 


le titre du Volume et l’annonce de l’œuvre. Qui nous parle, un 
historien, un philosophe ? Surtout uh philosophe, un amateur 
de la spéculation métaphysique, du rêve humain, des organi- 
sations intéllectuelles de ce rêve. La séduction d’un contraste, 
j'imagine, l'A intéressé au « bourgeois ». Le « bourgéois h 
est essentiellement l’homine qui mé spécule pas au sujet 
de $a propre existence, l’homine du : je suis. Commént 
peut-on être bourgéois ? Voilà la question. Ce n’est pas en 
un jour, d’ailleurs, que lé bourgeois est devenu ce qu'il est 
aujourd’hui. Il 4 dû « lutter longtemps, écrit M. Bernard 
Groethuÿsen, pour se convaincre de son existence, pour 
pouvoir affirmer qu'il est. Que n’a-t-on pas dit pour len 
empêcher ? Et lui, pour toute réponse, il a agi, « Vivons- 
nous, chrétiens, vivons:nous ? » demandé Bossuét, Le bour- 
géois a répondu : « Je vis 5, timidement d’abord, ensuite 
avec plus d'assurance à mesure qu'il apprénait à vivre. 
« La vie est un soñge üuri peu moins incônstant », dit Pascal. 
Le bourgeois a cru à la vie et a su donner de la constance 
au rêve. « Que la place est petite que nous occupons en ce 
monde », dit encote Bossuet, et il continue : « Je fe sais 
pas si ce que j’appélle veiller n’est peut-être pas une partie 
un peu plus excitée d’un sommeil profond ; et si je vois des 
choses réelles, ou si je suis seulement troublé, par des fan- 
taisies et par de vains simulacres. » Le bourgeois, lui, sait 
qu'il est éveillé. Il s’est mis à l’œuvre, il a apprivoisé lés fan- 
tômes ; il 4 mis là main sut les choses, il a tout remué ét 
tout ordonné. Mal éveillé d’abord et d’une démarche par- 
fois hésitante, il 4 trouvé sa placé, si petite soit-elle, dans 
l’ordre du temps et de l’espace et s’est installé dans ce récoin 
de l'univers », > 
L'histoiré de cette installation, c’ést le sujet du livre de 
M. Bernard Groethuysen. Il né recommence pas l’histoire des 
idées, tant de fois essayée, La tentative est plus subtile, Le 
bourgeois, (du moins, ce que M. Bernard Groethuyÿseti a con- 
venu d'appeler ainsi) est un fait, un être. Son pragmatisme 
paisible, la disparition de l’äncienne disposition à croiré, voilà 
des phénomènes massifs, collectifs, qui réssortent à l’histoire 
de l’homme, non à celle des idées, qui sont liés à l’histoire des 
sociétés ; phénormènes de sensibilité, qu'il faut confiaître 


536 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


comme tels. « Il faut toujours en revenir, écrit M. Bernard 
Groethuysen, au fait initial, à lexpérience vécue, à ce fait 
d'ordre sociologique que représente une expérience faite en 
commun, confirmée tous les jours et devant à son tour servir de 
fondement à l’organisation d’une vie nouvelle. Voilà bien le 
point de départ... » Ce point de départ, ce fait initial, comment 
l’atteindre ? Il y a là un problème technique : l’objet de l’histoire 
se déplace, recule, il faut donc que l’historien renouvelle, 
adapte ses procédés. Il s’agit ici de creuser plus loin que les 
idées, de déceler l’x qui est à l’origine des mœurs mêmes, de 
faire paraître, parler, cet être prudent, effacé, qu'était le bour- 
geois d’autrefois, de faire parler un être qui parlait prudemment 
ou qui se taisait. On n’y parviendra pas sans ruse. C’est à une 
sorte de ruse que le mathématicien a recours lorsque, par ses 
intégrations, il calcule des courbes, que le biologiste a recours, 
lorsque, par un jeu de coloration, il décèle dans ses cultures la 
présence de tel microbe. Le détour imaginé par M. Bernard 
Groethuysen est celui-ci: ne pouvant écouter les bourgeois, il 
a écouté les curés, et, à travers leurs propos, il a deviné maintes 
choses. Il y a eu un temps, nous explique-t-il, « où le bourgeois 
n'étant pas encore bien sûr de lui-même cherchait à-se justifier 
devant ceux qui lui reprochaient de l'être trop. Il voulait 
prouver qu’il avait raison, et les curés dans leurs sermons nous 
“ont conservé ses arguments, bien entendu pour les réfuter de 
leur mieux... » Voilà donc le détour. Ce n’est pas Voltaire, ni 
Rousseau, dont M. Bernard Groethuysen est curieux, c’est du 
Français moyen, et pour se rapprocher de lui, il s’assied au 
prêche avec lui. Soupçonnait-on qu’après tant de travaux une 
source considérable pour la connaissance du xvm° siècle restait 
négligée ? Il y avait les sermonnaires, que personne n’avait lus. 

C'est une exploration bien curieuse que M. Bernard 
Groethuysen nous fait faire à travers ces textes inconnus, sou- 
vent étonnants de verdeur, de force. Je gage qu'après lui, plus 
d’un historien ira lire les sermons de ce curieux M. Régis, curé 
de Gap, toujours en querelle avec ses paroissiens.. On suit 
M. Bernard Groethuysen, on l’écoute, on s’instruit à l’entendre. 
Il arrive pourtant qu'on résiste, qu’on voudrait l’arrêter, l’inter- 
roger, lui proposer ses doutes. Ce fait initial, sociologique, cet 
hérétique anonyme, l’a-t-il bien décelé ? Il nous raconte l’histoire 


ï FE 

| NOTES LE + AS 

. du xvnre et du xvire siècle sans nommer Voltaire ni Rousseau 

| (ou les nommant à peine). Les a-t-il vraiment évités ? Je 

| soupçonne ce bourgeois, qui conteste avec son curé, de les 
avoir lus et de les réciter... Relégués à la cantonade, Rousseau, 
Voltaire, parlent encore. — Admettons pourtant (je l’admets) 
que leur enseignement ne soit pas souverain, qu’une disposition 
collective existe, qu’à côté d’eux se produise, se poursuive un 
travail dont ils sont les participants. Soit ; mais ce travail, est- 
ce à une classe déterminée qu’il faut en assigner l'initiative, et 
cette classe est-elle la bourgeoisie ? « L’honnête homme, selon 
Groethuysen, est une manifestation de l’esprit bourgeois. Mais 
« l'honnête homme » est une création morale de laristocratie. 
« L’honmête homme » du xvire siècle, c’est le Corfigiano de 
Balthasar Castiglione, formé à-la française, et qui a pratiqué 
Montaigne, c’est un noble, lecteur de deux écrivains nobles. 
La bourgeoisie, estime M. Bernard Groethuysen, a une vocation 
d’incroyance ; l’homme moderne, le bourgeois, c’est un même 
être. Et pourtant il nous semble bien, quand nous rencontrons, 
dans le monde moderne, un bourgeois, que nous avons affaire à 
un survivant, à un témoin récalcitrant de l’ancien monde. « La 
bourgeoisie, écrit-il, est sans mystère. » Cela, je le conteste. | 
La bourgeoisie, entendue au sens où lui-même l'entend, comme “at 
classe, la bourgeoisie a son mystère propre, qui la consacre : | 
ce mystère, c’est le patrimoine. M. Bernard Groethuysen parle 
du bourgeois et de sa fortune. La fortune, c’est une accumula- 
tion de biens, fugace et sans valeur propre, sans autorité, sans 
mystère. Le patrimoine, dont il ne parle pas, c’est tout autre 
chose. Le bourgeois peut s'intéresser, comme tout homme, 
à sa fortune, mais sa raison d’être, son mystère, c’est son patri- 
moine. M. Emmanuel Berl a bien compris cela dans une étude 
parue aux Derniers Jours : « L'héritage, écrit-il, est pour le 

_ bourgeois ce qu'était pour les Egyptiens la momie : l’afirma- 
tion, la forme même de son immortalité. » Voilà le vrai: 2 
l'héritage, ‘le patrimoine, sont des mystères qui isolent le bour- + 
geois dans le monde moderne, qui le préparent à la pratique de = 
tous les rites et au respect de tous les mystères, qui l’instak 
laient jadis dans l’ensemble catholique. Que M. Bernard à 
Groethuysen aïlle se promener dans Lyon. À travers les fenêtres 
closes, par-dessus les hauts murs, il devinera l’âime d’une = 


5338 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


bourgeoisie chrétienne, catholique, exemplairement patrimo- 
niale, exemplairement eucharistique. 

Je parle de la bourgeoisie vraie, de la bourgeoisie bour- 
geoisante, et ce n’est pas une querelle de mots. La bourgeoisie, 
exactement comprise, est une des classes de l’ancienne huma- 
nité, la moins éclatante mais la plus résistante. Et quant à notre 
«homme moderne », tout réaliste, tout pragmatique, si on 
veut lui assigner une souche, je voudrais qu’on cherchât dans 
ces milieux aisés, de vie facile, que suscite, au xvire siècle, 
Paccumulation d’argent de l’état centralisé. Autour des férmiers 
généraux, des fournisseurs aux armées, parmi leurs commis, 
leurs maîtresses, commence un monde nouveau. C’est ce monde 
là que Bourdaloue (si aimé de la bourgeoisie, et qui la com- 
prend si bien) dénonce dans un texte curieux cité par M. Bernard 
Groethuysen : « … Une commission qu’on exerce, un avis 
qu’on donne, un parti où l’on entre... C’est par là... qu’en peu 
d'années, qu’en peu de mois, on se trouve comme trans- 
figuré, et de la poussière où l’on es on s'élève jusque sur 
le pinacle.. Il est incompréhensible qu'avec des profits et des 
appointements réglés, on fasse tout à coup des fortunes 
semblables à celles dont nous parlons. » Voilà l’homme 
d’affaires et la définition de ses biens, le trafiquant sans mystère, 
que la bourgeoisie désavoue. C’est lui qui gagne à travers le 
xviue siècle, qui prospère dans l’après-guerre de 1761-1770, 
époque décisive dont M. Bernard Groethuysen a marqué, en 
traits sûrs, le caractère, grande époque de ces fermiers généraux 
qui furent les mécènes, ou les commanditaires, de l’incroyance. : 

Dirons-nous : voilà le groupe initial, la souche ? Certes non, 
nous ne le dirons pas. La transformation qui a produit l’homme 
moderne, le « bourgeois » selon notre auteur, est incommen- 
surable avec cette base étroite. Si l’homme moderne s’est 
manifesté si vite et avec tant de force, c’est qu’une disposition 
latente, permanente, de humanité préparait sa victoire. 
L’ « honnête homme » aristocratique est un signe, l’ « homme 
d’affaires » quasi-bourgeois un autre signe, et dans la paysan- 
nerie On trouverait des signes encore. Si M. Bernard Groethuysen 
s'était donné pour faire parler le paysan la même peine qu’il 
s’est donnée pour faire parler le bourgeois, je gage qu'il aurait 
perçu d’intéressants échos. J'écoute, telles qu'il nous les 


À 
} 


| NOTES. EE 539 


_ rapporte, les plaintes de Monseigneur Boudon, Grand-Archi- 

| diacre d’Evreux, et il me semble connaître, À travers elles, ces 

| durs cerveaux, ces beaucerons normands, qui récitent le caté- 
chisme avec un regard morne et ne considèrent en Dieu qu’un 
magicien puissant qu'il est sage de bien disposer pour les 
récoltes et les bêtes. Péguy, dont les paroles étaient profondes, 
me disait un jour : « On croit qu’il y a de la religion à la 
campagne, qu'il my en a pas à la ville. On se trompe. C’est à la 
ville qu’il y a des chrétiens, à la campagne il n’y en a pas. » 
Mais qui pénètrera le mutisme du paysan ? Il règne, de ce côté, 
un de ces silences qui trompent l’historien. En réalité, l’homme ‘0 
moderne, l’homme sans mystère, est le produit d’une conspi- 
ration singulièrement vaste. La foi n’aurait pas chancelé, elle 
ne se serait pas défaite comme il est arrivé, si son établis- 
sement avait été solide. Mais il ne l’a jamais été. A la faveur 
d'une catastrophe, la ruine du monde antique, le chrétien, | 
l’homme augustinien, a dominé l'humanité plutôt qu’il ne l’a 
convertie. La disposition à croire est restée faible, l’incroyance, 
plus pernicieuse que la rébellion, a toujours été proche. : 

Mais laissons l’histoire et ses dédales. Ce n’est pas elle qui 

nous intéresse le plus. En même temps qu’une recherche de 
Particulation qui lie les sentiments aux groupes humains, il y a, 
dans cet ouvrage de M. Bernard Groethuysen, une histoire des 
sentiments mêmes, qui est proprement admirable. On relira, 
on étudiera longtemps, ces chapitres qui ont pour titre La mort ; 
L’Idée de Dieu ; L’Idée de péché. Ce sont des descriptions, des 
analyses, dont nous ne connaissons pas les analogues, de vastes 
paysages intérieurs étonnants de relief, d'énergie, de lumière et 
d'ombre. Quelle admirable rencontre de pensées, d’êtres : le 
janséniste se confronte avec l’encyclopédiste. Les Français du 
xvue et du xvine siècle ont recommencé, avec énergie et style, $ 
les expériences morales de Occident. Le chrétien tragique, 
l’homme augustinien, est revenu, à cette heure tardive, et 4 SVT 
prévenu Khomme moderne. Il s’est produit là un étonnant | 
ensemble de confrontations. Peut-être devons-nous à lardeur 4 
qui fut alors portée en France dans la connaissance de l'homme 
l'honneur d’avoir fixé sur nous, parmi nous, la pensée de ” 
M. Bernard Groethuysen, qui est lui-même un psychologue, ou, 
selon l’ancien sens du mot, un moraliste, et qui par là s’appa- 


40 | LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


rente aux grands Allemands attentifs à nos écrivains classiques, 
les Schopenhauer, les Nietzsche. M. Bernard Groethuysen 
manie, cite une multitude de textes, et sa prose, mêlée dans 
ce tissu serré, n’y est jamais dépaysée. L'histoire d’un sen- 
timent qui se dissocie, qui en se dissociant montre ses secrets, 
voilà un sujet qui n'avait pas été tenté, que M. Bernard 
Groethuysen entreprend et achève. On ne peut que signaler 
cette riche lecture, où chacun s’instruira longtemps, et en 


attendre les développements. 


DANIEL HALÉVY 
x 
* * 


LES ÉCRITS : LA RENCONTRE DE CERVANTÉÈES 
ET DU QUICHOTTE, par P.-E. Martel ; LA Men 
DU PEUPLE, par L. Guilloux (Grasset). 


Daniel Halévy a eu la première idée de cette nouvelle col-: 


lection : les Ecrits. Jean Guehenno, qui la dirige, commence 
par rendre un juste hommage à celui qui sut aller au devant 
d’un grand nombre de jeunes écrivains et s’intéresser à leur 
œuvre, sans jamais les solliciter dans un sens qui ne fût pas le 
leur. Chacun des jeunes gens qui collaborent aux Ecrits garde 
son caractère propre, et n’engage que lui-même. Jean Gue- 
henno leur trouve pourtant une préoccupation commune : 
« Toutes nos prières, tous nos raisonnements, le même soin 
de la dignité humaine les explique... Nous voulons tous que 
Phomme gagne. Nous avons pour les autres et pour nous- 
mêmes le souci d’une vie un peu haute et nous en cherchons 
les moyens. » Sur ces moyens, nul doute qu'ils ne soient divi- 
sés, et Guehenno lui-même se sent partagé entre un humanisme 
classique, le ressaisissement de la partie éternelle de nous- 
mêmes à travers les grandes œuvres et les Be hommes qui 
nous ont aidé à nous découvrir — et ce qu’on pourrait appe- 
ler, si le sens du mot n’avait pas dévié, un humanitarisme, 
disons plutôt la reconnaissance de la dignité de ceux qui se 
sont heurtés à des obstacles trop durs et, plus que d’autres, 
se sont alourdis d’une charge qui pèse sur chacun de nous à 
notre naissance. 

Martel a trouvé l’un et l’autre dans la personne et dans 
l'œuvre de Don Quichotte. Il les définit admirablement :|« La 


! NOTES S4I 


tristesse de Cervantès est un monde nouveau, elle embrasse la 
-cruelle nécessité de vivre et d’être ce qu’on est. Mais heureuse- 


ment influencée par le mysticisme espagnol, le cœur a charge 
de ressusciter tout ce que la pensée anéantit. » Plus que la vie 
même de Cervantès, belle, mais trop embrouillée pour étre 
suivie dans ses détails, ce qui attache dans ce livre c’est cette 
camaraderie incessante de l’écrivain avec son héros. Il le suit à 


travers toutes ses épreuves, mutilé à Lépante, prisonnier à 


Alger, accablé de procès en Espagne, toujours misérable. Les 
meilleures pages sont celles où respire l’âcreté espagnole, où 
un monde ardent se dévoile devant de jeunes yeux. On aime- 
rait lire le Voyage en Espagne qu’a écrit Martel après lavoir fait 
à pied. Comme il s’est plu sur les routes, sur « les courtes 
berbes à odeur de poivre » ! Don Quichotte lui inspire de belles 
réflexions. Mais (comme l’auteur le dit lui-même) son déses- 
poir est trop profond... seul un homme de cinquante ans pour- 
rait nous le dire. Quatre jours avant sa mort Cervantès écrit : 
« Le pied à l’étrier, je vous écris. Hier on m’extrémoncia. Le 
temps est court, l'angoisse croît, l’espoir décroît, mon désir de 
“vivre m'aide seul à survivre... Mais que la volonté du Ciel se 
fasse. » 

Le livre de Guilloux a un autre caractère. Il est né, ila 
grandi dans une petite ville de Bretagne enveloppée de brouil- 
lard et d'ennui. Pays humide et tendre. Pays où il fait bon 


. fumer sa pipe à travers Les champs en contemplant la mer et en 


oubliant l’heure. Une mélancolie profonde, l’amour du rêve, 
des élans désordonnés vers une plus grande richesse de vivre, 
je ne sais quel goût d’offenser ou d’être offensé, et surtout une 
vraie pudeur, tous ces sentiments si en harmonie avec son cli- 
mat, Guilloux les avait dessinés déjà. Il parle ici de sa famille, 
de ses camarades, de ceux avec qui il a vécu et souffert : tous, 
gens pour qui la peine physique et les plus rudes contacts sont : 
des réalités quotidiennes, mais qui ne demandent pas de pitié 
et plutôt que de réclamer un morceau de pain, veulent être 


-considérés comme des hommes. Sans jamais chercher à « par- 
venir » ils veulent quand même participer à la vie, dans leur 
classe et hors d’elle, à la vie qui n’a pas de classe. Ils en appel- 


lent au cœur, ils ont le sentiment religieux de la communion 
humaine. | 


[ 


542 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Toutes cés idées on les trouve après coup ; seuls, dans le 
livre, les sentiments affleurent,: et encore plus les émotions. 
Tout y est grave, comme dévant la mort. On songe à une affec- 


_ tion qui ne vivrait que de silence, à cet attachement instinctit 


de l’homme pour les choses, à l’ardente compassion des choses 
pour l’homme. JEAN GRENIER 


4 « 
*X * 


L'AME PRIMITIVE, par Lucien Lévy-Bruhl (Alcan). 


Douze ans après Les Fonctions mentales dans les sociétés infé-- 
rieures, M. Lévy-Bruhl a donné, en 1922, La Mentalité Primi- 
tive. Aujourd’hui c’est L'Ame primitive qui vient attester la 
fécondité d’une méthode dès le premier jour en possession de ses 
moyens. Les deux premiers livres traitaient de la logique des. 
primitifs : ils signalaient leur attitude envers ce que nous appe- 
lons, nous autres, principes d'identité et de raison. La mentalité. 
« prélogique » ne se montre pas, de la même façon que la 
nôtre, sensible à la contradiction : elle admet que le même 
être puisse revêtir des formes différentes en un même temps. 
Elle conçoit aussi la causalité comme une efficace mystique 
non sans loi, mais jamais « naturelle » au sens d’un détermi- 
nisme des causes secondes. Après cette critique des lois for- 
melles de la pensée non civilisée, l’auteur aborde à présent le 
contenu de ladite pensée. 

Il s’agit ici de la représentation que se font les primitifs de 
ce principe de vie ou de conscience appelé par nous « âme ». 
La façon dont ils conçoivent l’individualité psychique de cha- 
cun d'eux offre les caractères suivants : 1° l'individu apparaît 
étroitement solidaire du groupe auquel il appartient, tant de 
ses membres actuellement vivants que de tous ses ancêtres 
défunts. Ainsi le même être peut exister sous des formes 
diverses : comme animal ou plante en même temps que comme 
esprit humain. Autant d'applications de la loi de participation, 
contre-partie constante, chez les primitifs, de la loi d'identité. 
29 L’individualité rayonne et se diffuse à l’entour de la per- 
sonne : dans ses actes, qui s’expliquent par des modes de pré- 
sence, dans les résidus de sa vie organique, dans les reliefs de 
son repas, dans les objets qu’il fabrique ou utilise. Pour dési- 
gner cette variété spéciale de la participation l’auteur forge un 


| NOTES 543 


mot nouveau, non moins heureux que les quelques néologismes 
justifiés par ses précédents ouvrages : celui d’ « appartenance ». 
Tout ce qui porte la marque de l'individu, qu’il le possède ou 
Fait possédé, même la trace de ses pas, relève de ses apparte- 
nances. La contre-partie de cette notion se trouve dans la par- 
ticulière concentration de l’individualité en certaine région du 
corps vivant : par exemple dans la graisse des reins selon les. 
Australiens méridionaux. - 

La section la plus neuve du livre concerne les rapports entre 


la vie actuelle et l’autre vie. Aucun peuple sauvage n’admet 


que la mort implique un risque d'anéantissement, du moins 
immédiat. Le défunt continue à exister, d’une vie comparable à 
celle-ci, mais en un autre lieu — ce qui ne l'empêche pas, 
d’ailleurs; d'exercer une influence sur ce monde. La dualité 
d'essence, la « bi-présence » valent pour les trépassés comme 
pour les vivants. On agit sur le défunt par ses appartenances. 
Le clan des morts, ou mieux les morts du clan, voilà une source. 
d'action mystérieuse, mais normale, qui influe sur le clan des 
vivants, ou plutôt sur les vivants actuels du clan. Mort ou vif, 
l'individu n'existe que par son affiliation au groupe : ce n’est 
pas la naissance, mais l'initiation, qui fait être ; l'enfant ne 
compte pas tant qu'il n’a point de nom. Inversement la mort, 
simple fait naturel, ne fait pas cesser Pexistence ; ce qui la ferait 
cesser serait plutôt, si l’on peut dire, l'état de « paria »; c'est 
aussi l'oubli, car si les défunts ne sont plus nourris par des 
descendants à courte souvenance, leur existence s’estompe et 
s’évanouit. : : 

La mort-anéantissement soudain, et limmortalité en tant 
qu'éternité « a parte post » : inventions de la métaphysique 
« civilisée ». L'âme et le corps, opposés en substances anti- 
thétiques : inventions méditerranéennes, dogmatisées par Des- 
cartes. Les primitifs monnayent pour ainsi dire la notion 
d'âme en une multitude d’approximations dont aucune n’y 
équivaut : le double, Pombre, la ressemblance, le nom, le génie 
tutélaire. ‘Plus d’un peuple — tels les Eskimo — à bâti sur des. 
concepts qui nous déconcertent de véritables métaphysiques. 
D'autre part les imétaphysiques des âges classiques portent plus 
d’une trace de ces notions primitives de l’âme : ainsi la diversité” 
des fonctions spirituelles chez Platon. L'individualité conçue 


à 


LA 
Fe 


$44 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


à l’indienne comme « nom et forme » (nämaräpa), ou comme 
agrégat de cinq skandhas : forme corporelle, nom (samjñd), 
âme sensitive (vedand), âme active (samskära), génie tutélaire 


tombé dans l'embryon pour ainsi dire, comme chez Aristote, 


fuoaley (vijfâna) : autant de vestiges sans doute de concep- 
tions archaïques ; et les analyses de M. Lévy-Bruhl peuvent 
trouver ainsi maintes confirmations. De même, quand Lucrèce 
aspire à placer ses pieds dans l'empreinte des pas d’Epicure, 
inférons qu’il veut s’assimiler à lui par ses appartenances. 

Nous disions dans notre compte-rendu paru ici même de La 
Mentalité primitive notre espoir que les progrès de lhistoire 
feraient tôt ou tard rattacher à l’ensemble de l’évolution 
humaine nombre de peuples qui ne semblent primitifs, non 
civilisés, sauvages, que parce qu'ils sont sans histoire. Ce rat- 
tachement, difficile et dans certains cas, peut-être, à jamais 
irréalisable, est pourtant nécessaire en droit. À ce prix pour- 
ront se répartir dans le temps et l’espace, avec l’ensemble de 
leurs connexions, les diverses civilisations humaines. Qui sait 
si quelque jour, par exemple, le kra de la Côte d'Ivoire n’appa- 
raîtra pas comme une lointaine propagation du ka égyptien ? 
La corrélation des concepts asiatiques avec des notions austra- 
liennes ou américaines du Sud se peut dès maintenant pres- 
sentir. La linguistique comparée fraye la voie à l'anthropologie. 
M. Lévy-Bruhl possédera devant la postérité l’insigne mérite 
d’avoir réalisé au xx® siècle les velléités du xvinre : une critique 
de l'esprit humain non plus métaphysique, mais HR opeles 
gique. Sa pensée, apparentée à celle d’un Rivet comme à celle 
d’un Rabaud, DIÉRRRE un humanisme vraiment positiviste qui 
s’imposera le jour où tout fait humain se trouvera explicable 
‘par l’histoire et la biologie combinées. 

P. MASSON-OURSEL 


* 
*X * 


BYZANCE ET L'ART DU XI: SIÈCLE, par Georges 


 Duthuit (Stock). 


La médiocrité du goût, le peu de générosité et la mise 
des sens engendrent les théories esthétiques erronées, mais 
réciproquement une idée fausse est une manière de voir. Qui a 


commencé ? Rien ne pose ce déconcertant problème avec autant 


+ A 
"NOTES 545 


de force que l’art byzantin. Pendant des siècles l’on n’a vu que 
ce qu'on voulait voir, une production de décadence, une œuvre 
exsangue de copistes, froide et abstraite. On aimait mieux faus- 
ser l’histoire que renoncer à des idées préconçues. Le dogme*de 
la perfection grecque, modèle de toute culture, accrédité 


| depuis la Renaissance, accru de toutes les traditions acadé- 


miques, pèse encore. Voici un petit livre, plein de substance, 
de cœur, de sens prophétique; qui attaque de front l'édifice, 


‘réussit à en ébranler les colonnes. A sa suite il nous faut opter 


entre un art de la représentation et de la contemplation, orienté 
vers l’expression individuelle et l’égoïsme intempérant du génie, 
impasse où viendra heurter notre civilisation,Z et un art par 
essence religieux, entendons par là, selon l’honnèteté naïve des 
étymologies, un art ayant permis à une civilisation tout entière 
de s’exprimer, d’agir en commun, de créer et de vivre. Tel aurait 
été l’art byzantin, seule expression complète de la communauté 
chrétienne pendant plusieurs siècles, art catholique par excel- 
lence. 

Conclusion qui semble de plus en plus justifiée au fur et à 
mesure que nous suivons avec l’auteur le développement de 
Part byzantin dans le temps, dans ses expressions diverses, ame- 
nés à reconnaître avec lui que les contre-sens dont s’est rendue 
coupable l’histoire de l’art à l'égard de Byzance viennent de 
l'erreur initiale d’avoir voulu appliquer les canons de ;l'art 
désintéressé à un art de service. Peut-être, envisagé sous cet 
unique aspect est-il la manifestation la plus admirable d’un art 
de la communauté que l'histoire ait jamais eue à nous proposer. 
Un exemple instructif par conséquent, ainsi que le proclamait 
Prichard, à qui l’auteur rend un hommage ému, le même que 
d’autres lui rendent dans leur pensée, pour le philosophe qui 
ne tient pas pour définitive l'esthétique vaniteuse, égoïstement 
raffinée, dont se meurt à plaisir en son manque d'emploi notre 
art d'aujourd'hui, confiné à ses expressions solitaires, épave de 
lesprit destinée aux livres, aux salles d’exposition et de con- 
cert. | 

Que des vérités d’une portée aussi générale] ressortent d’un 
modeste travail de simplification historique, que les ouvrages 
d’érudition laissent place, pour qui sait les lire, à une interpré- 
tation de ce genre, aussi fidèle aux faits qu’originale en esprit, 


35 


6 ne +8 60 di et la arte de ets en un pe 
_ a part dés jugéients dé valeur est du moins aussi inportañté 
qué lès faits. Un soufflé frais, un air de jeutiesse et de santé nous 
viéninent dé Byzance, qu'on avait dit gâtée. Qué éeux qui ne 
Vont pas vue au musée dé Cluny ouvrent le livre, regardent, 
entré autres reproductiofs choïsiés, la couronne du #6i des 
Güths Récesvinthus, térveilleux symbole de püissahée etde. 
idfésse, qu ‘ils tournent la page et coñtémiplent lés deux 
_ caliées du trésor dé Saint Marc. Quel roi pourrait encore cein-. 
dfé uhe tellé couronné, quel prétre porter dans ses mains ces 
éalicés! CAMILLE SCHUWER 
* d 
* * 


LA POÉSIE 
| MESSAGÉ, par Jacques Reynaud (bdiéans du Pigeon- 
F er) 

._ Quänid parurent les pfemiérs vérs de M. Jacques Reyiud ; 
 l'éktrao fdinaire inaîtrise d’un poète si jeune fit craindre qu'il 
né s€ satisfit Bientôt de cultiver sa virtuosité pour ellé-même, 
Et rièn, En effet, ne lui eût été plus facile que dé tenir la 
_ plâce (d’ailléuis glôrieuse) d’un Etimanuel Signorét, mais je 
dôuté que la téntation l’én ait même efleuré. Plus encore qué- 
’änbition ne lui éonseillait de rémettre en jeu sés conquêtes 
_pour lé béau risque de les étendre, üné plus intime exigence 
lui édmimändait d'accorder sa poésie aux voix profondes de 
’âthe. Il était né maître du chant, mais il faisait peu de cas de 
n'être, quant à lui, qu'un chanteur : restait de s'attaquer à ces 
_ puissances Cachées qu'un véritable poète pressent ét qu'il 
. tout ensemble jusqu'à ce que fees ee les she ï 
_ düise dans tout leur jour. - 
_ Le dirai-je ? Il semble que la Vocation propre de ec poète | 
Æ oit de tracer une voie royale du monde de, la nature au monde 
ne de là grâce, par une illuinination soudaine qui transfigute à nos. 
. LA vision ne sp dés choses. Tel ne sè6 Rés tee 


RS 


547 


plus d’'ampleur, son Chant d'amour pour Pantomne reprend le 


- dessein de la quatrième ode de M. Paul Claudel, mais selon 


Vesthétique:la plus opposée et dans un sentiment tout original, 
car, ici, le poète consent à « la Muse qui est la Grâce » : arche 
de feu jetée entre deux mondes, l’ode bondissante mue 
Pivresse dionysiaque en extase et ne recule pas devant la 
brusque métamorphose du Bacchus couronné de pampres en 
la face du Vendangeur éternel telle qu’elle s’inscrivit sur le 
linge de Véronique. x 
Je ne puis donner même une idée de ce dernier poème, le 

plus beau du recueil et qu’il faut compter au nombre des plus 
admirables de ce temps : de telles entreprises ne se résument 
pas, l’exécution seule les juge. J'en citerai du moins une 
strophe dionysiaque, comme le témoignage d’une extra 
ordinaire imagination cosmique : 

Foulons le vin. L'ombre dévale. 

Au rythme sourd de nos pieds nus, 

L'univers tourne et me dévoile 

Sous les mots des sens inconnus. 

Vertu d'une grappe enchantée, 

Je suis plus grand que Prométhée : 

Une étoile pèse.si peu ! 

Amie, avançons hors du monde ; 

Comme les dieux marchent sur l'onde, 

Tentons les abimes du feu. 


_Cette inspiration panique est si rare dans la poésie 


française qu’elle y paraît presque étrangère. Sous la technique 


traditionnelle, il semble bien qu’il y faille reconnaitre un 
sentiment poétique aussi nouveau que put l'être celui du 
Cenlaure, quoique tout différent, et non moins rare. Si 
j'ajoute qu’à d’autres pages, M. Jacques Reynaud se montre 
capable d’animer de la même magie verbale l'intelligence de la 
mystique catholique, sans doute jugera-t-on qu'aucun autre 


RN pouvait avoir aujourd’hui plus de prix. 


HENRI RAMBAUB 
* 
RAS 


STANCES A LA LÉGION ÉTRANGÈRE, par Maur 
rice Chevrier (Bernouard). 
Une femme peintre qui ss — c'était avant la guerre _ 


LENS RAIN 5 DS D 54 


548 ? LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


l'amitié des poètes avait coutume d’aflicher sur le mur de sa 
chambre-atelier les textes qüi lui paraissaient remarquables. 
_ C'étaient le plus souvent des vers, quelquefois des chroniques 
de M. Léautaud. C'est ainsi que je lus sur un feuillet arraché 
du Mercure de France un poème pour l'anniversaire de Moréas : 

Tu fus semblable au pin, dont l'orgucilleuse tête 

Du beau ciel de ta Grèce est l’insigne décor, 

Comme lui tu chantaïs, battu par la tempêle 

Et de ton cœur blessé stillait la goutte d’or. 


Ces vers et d’autres non moins beaux étaient signés Maurice 
Chevrier. Depuis lors il en publia dans quelques revues, avec 
la fière discrétion qui est la marque de son caractère et de son 
talent. Maurice Chevrier écrit le français classique aussi natu- 
rellement qu’il le parle. Nulle affectation d'archaïsme, nul 
pédantisme dans ce langage qu'il tient pour le seul propre à la 
poésie et qu’il estime non moins susceptible de tout exprimer. 
Il n’évitera donc point d’être bientôt aussi incompréhensible 
que Racine ou Malherbe. C’est un sort auquel il se résigne sans 
orgueil comme sans amertume. 

Le recueil qu’il vient de se décider à faire imprimer contient 
_VOde à la Légion Étrangère, écrite en réponse aux injures que 
ce corps admirable eut à subir en 1911 d'un journaliste alle- 
mand : 
Refuge des pêcheurs, lice des grandes dmes, 
Halte des cœurs ardents mordus par le vautour 
Auxquels un dieu contraire a caché les sésames 
Qui livrent aux mortels gloire, richesse, amour 

On y trouve aussi Le tombeau de Guillaume Apollinaire, et 
plusieurs petits poèmes dignes de V'Anthologie — la vraie : 


LES VILLES 


Poitiers c'est toi Junon ! Nîmes c'est toi Minerve | 
Vénus | Arles c’est toi. Je t'aime plus encor 

Diane au bord des eaux foulant les hautes herbes, 
Fontainebleau surprise au sein des halliers d’or. 


\ 


\ 
Mais peut-être doit-on préférer la noblesse familière de ce 
quatrain dessiné comme par un médailliste italien : 


C'est par un tel matin que debout sous leur porte 
Les filles de Pescia tressaient le souple osier ; 


NOTES iv 549 


L'acier du nerf toscan tendaït leur jambe forte 
Et leurs beaux seins gonflaient le caraco grossier. 


Au risque de blesser sa modestie, je dirai de Maurice. 
Chevrier qu'il est à Moréas ce que du Bellay est à Ronsard. 
ROGER ALLARD 


* 
*. *X 


LIGNE DE CŒUR, par Paul Fierens (Les Ecrivains 
réunis). : 

On ne fuit la poésie que pour mieux la retrouver. Paul 
Fierens, assurément, la porte avec lui comme son ombre, et 
quand il essaie de lui tourner le dos, elle ne l’en suit pas moins. 
Il peut ne vouloir nous livrer que de légères et désinvoltes 


- aquarelles : la poésie est toujours là, franche, vivace et gra- 


cieuse. De son volume je préfère les sonnets rangés sous le 
titre de Volutes, où les lignes sont plus souples, à la fois plus 
nombreuses et plus elliptiques que dans les autres poèmes. 
Paul Fierens possède l’aisance et la variété : les invocations et 
apostrophes familières et pleines d’un élan cordial dont il coupe 
à tout coup le mouvement de ses poèmes en sont un témoi- 
gnage. Il a aussi un souci de simplicité naturelle et sincère qui 
lui permettra cette réussite suprême d’animer d'émotion poé- 
tique la phrase la plus directe, de la faire vibrer et chanter, bref 
d’être mélodieux. JEAN CASSOU 


* 
* * 


LETTRES ÉTRANGÈRES 


DAPHNE ADEANE, par Maurice Baring (William 
Heinemann, Londres). 


« Si vous lisez mon roman, ne dites pas à vos amis, avant 
qu’ils ne laient lu, ce qui s’y passe. J’espère que les critiques 
agiront de même; mais cela, je le sais, c’est beaucoup 
demander ». Telle est la prière que Maurice Baring adresse à 
Hilaire Belloc dans la dédicace de Cafs Cradle ; et, vu l’espace 
restreint dont je dispose pour Daphne Adeane, ma bonne 
fottune : me permet de lui donner à cet égard satisfaction. 


1. Je dis ma bonne fortune, car il n’est guère de roman dont le 
sujet soit plus difficile à raconter que Daphne Adeane. De ce tour de 
n." 


550 ; Ÿ LA NOUVELLE REVUE | FRANÇAISE 


Dans une note parue ici (août 1924) à propos de C., le 
premier en date des grands livres de Baring, en des termes si 
justes qu'il les faut d’abord rappeler, Maurois disait: « La 
simplicité du ton est souveraine... Par ce ton égal, la durée 
pénètre la matière du livre. Le contraste, à la fois terrible et 
apaisant, entre le tragique des événements et l’impassible non- 
chalance du Temps apparaît alors dans la fiction commeil 
apparaît dans la vie, secret suprème de Vart du roman. » Mieux 
encore qu'à C., la justesse de ces remarques s'applique au 
second venu, publié en octobre 1925, à Cas Cradle, où, dans 
une harmonie diffuse et dorée anaIGbUe à celle des plus beaux 
paysages de Gainsborough, se déroule à l'infini le contre-point 
des irrémédiables dissonances humaines ! ; et voici que, de 
moitié plus court que chacun des deux ouvrages précités, 
véritable essence de cet art — tel un de ces laiteux flacons de 
jade oùtient la Chine tout entière — nous est donné aujour- 
d'hui Daphne Adeane. 


* 
* * 


Le tragique « ramier qu’on étouffe », — changeant un mot 
au vers de Gautier, ainsi peut-être se Épue rejoindre Patmos- 
phère lisse, ouatée, amortie et poignante qui d'un bout à 
l’autre est celle de Daphne Adeane, et que seule rend tout à fait 
Pintraduisible épithète anglaise mufled. Longtemps à peine. 
perceptible et toujours assourdie, la résonnance à son apogée 
coïncide exactement avec la basse baudelairienne : 


Mon cœur, comme un tambour voile, 
: Va battant des marches funèbres. 


Sur le mode le plus quotidien et le plus conventionnel, des 
êtres que rien de prime abord ne désigne, n’isole, chez qui au 


…. = qui lui sert d’ailleurs à préparer, en les motivant, une suite de 
remarques profondes, — Gabriel Marcel s’est magistralement acquitté. 
dans une longue note du numéro de Juillet de la Revue Européenne dont 
je ne saurais trop ‘ recommander l’attentive lecture. — Une version 
—. de Daphne Adeane est en voïe d'exécution. 

. « Tousthe right things have always happened at the wrong 
time », dit un des personnages principaux de Daphne Adeane, — qui 
se trouve ainsi définir du même coup le thème central de toute l'œuvre 
sécente de Bating. F 


RP 551 
contraire — parce qu'ils-sont anglais de bonne race — la distinc- 
tion même est inséparable de la fiction maintenue d’un çertain 
_ anonymat, évoluent sous nos yeux. Tels des rouages bien 
huilés, leurs gestes, leurs propos, leur démarche, tout s’ac- 


 complit selon le rythme attendu d’un insensible glissement, À 
Vabri de cette surface — la plus égale qui soit, — avecune 


véhémence ingénue qui participe de la sérénité, courants et 
- contre-courants se joignent, se traversent, se contrarient sans 
qu'il soit jamais concevable que la surface vienne à se rompre. 
Rien n’est exprimé, tout est su; et entre ces deux données 
règne ici une subtile interdépendance, Comme un parfait 
orchestre qui obéirait à l’injonction de quelque chef invisible, 
la conspiration.dusilence est opérante jusqu’au bout. Cependant 
les êtres eux-mêmes s’isolent, s’individualisent, se chargent de 
tout l’inexprimé qu'ils portent en eux ; parce qu'elle reflue 
toute au-dedans l’expérience croît en bec le niveau de 
l’eau monte sans cesse ; et ils avancent dans la vie avectou- 
jours plus de précautionneuse gravité, pesant chaque parole, 
tant ils redoutent que la moindre suffse à faire déborder. A la 
_ faveur de cette prudence — et de l’admirable économie artis- 
tique qui en résulte — quelle valeur ne prennent pas d'une 
part les éclats, les scènes, de l’autre cette rupture des digues 
qui soudain laisse passer l’inondation intérieure. Rien n’est 
tout ensemble plus émouvant et plus vrai que cette sensation 
irréel dans laquelle flottent aussitôt les personnages de Baring 
toutes les fois précisément où ils accèdent à la réalité. 
à ee 
UE ae PNEU 
« There are few writers who could hay: 151 so tragic and 
so living a story in so quiet a voicé», écrivait un critique 
anglais lorsque parut Cafs Cradle. La tranquillité de la voix, 
tel est bien l’attribut qui rend compte de la contexture et de la 
beauté tout intimes de Daphne Adeane. Le conteur est toujours 
_ au même diapason que les personnages, Des deux ressorts de 
Ja tragédie il semble bien que la terreur soit définitivement 
éliminée, et que devant le très lent, le très graduel étouffement 


du « ramier » la pitié, elle, 1evête une qualité à Ja fois tou- jee 


jous plus profonde et toujeurs plus sublimée. 


* 
* _* 


S52 5 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Non seulement éliminée, — la terreur est transcendée ; et st 
la pitié sans cesse s’approfondit et se sublime, c’est que la 
terreur est transcendée en vertu de la valeur sentimentale et 
morale qu'a pris chez les meilleurs d'aujourd'hui l’acte 
moderne par excellence : l’acte de la compréhension absolue. 
Dans Daphne Adeane, bien des années après la mort d’une 
femme qui fut un temps leur femme, mais qui renonça à 
l'amant pour ne pas faire souffrir le mari, au couts d’une 
promenade dans la campagne hivernale — promenade qui 
Haaue leur première rencontre depuis l'événement — le mari 
remet à l'amant une médaille que sa femme avait laissée pour 
lui «dans le cas où elle mourrait », et en quelques phrases 
très simples — où l'absence de toutes précisions ne met que 
mieux en lumière la rupture à laquelle il pense — il exprime le 
regret que sa femme ait cru devoir lui rien sacrifier. Entre ces. 
deux hommes — dont l’un, comme l'épouse du poème de 
Browning, avec une fidélité jamais rassasiée, emploie chaque 
heure qui lui reste à extraire l’inépuisable suc du passé ; dont 
l’autre s’ennoblit de toute la honte qu’il ressent devant cette 
fidélité qui lui est étrangère — s'établit une entente informulée, 
passe un de ces échanges tacites qui sont tellement par-delà la 
réconciliation elle-même qu’à tous deux celle-ci paraîtrait 
inutile et presque mélodramatique : tous deux ont rejoint 4d’ab- 
solu de la compréhension. C’est pourquoi Daphne Adeane mérite 
qu’on évoque à son sujet ce passage du Carnet de Tchekhov 
qui, pour le point où nous en sommes, contient à mes yeux le 
dernier mot. « Essentiellement tout ceci est cru et dépourvu 
de sens, et l'amour romantique apparaît aussi dépourvu de sens 
qu’une avalanche qui sans le vouloir dégringole d’une mon- 
tagne et écrase ceux qui se trouvent sur sa route, Maïs lorsqu'on 
écoute de la musique, tout ceci veut dire qu'il y a des gens qui 
reposent dans leur tombe et dorment, et que cette femme 
vivante et aux cheveux gris est maintenant assise dans une 
loge au théâtre et semble tranquille et majestueuse ; et lava- 
lanche n’est plus dépourvue de sens puisque tout dans la nature 
a un sens. Et toute chose est pardonnée, et il serait sie de 
_ne pardonner point. » 

CHARLES DU BOS 


N T 


NOTES RSS 


QUATRE-VINGT-DIX ANS, par Mario Puccini, traduit 
de l’italien par L. Leluc et P.-H. Michel (Kra). 


Présenté par Valery Larbaud et aussi par lui-même, — en 
une introduction qui renferme quelques-unes des choses les 
plus délicates et les plus profondes qu’un écrivain s’analysant 
soi-même, ait su dire sur l’invention, — Mario Puccini pro- 
voque la sympathie plus que la surprise. Son art, qui fait 
penser à celui de Tchekhov, est en effet l’art le plus discret. 
Pourtant il ne faut pas longtemps le pratiquer pour y distin- 
guer un accent personnel d’une franchise et d’une générosité 
charmantes. Le dernier des contes traduits ici par MM. Leluc 
et P.-H. Michel est d’un dessin capricieux comme la vie 
même et présente des replis que, seule, une longue étude de 
Pâme cléricale pouvait révéler à l’auteur. Celui-ci, d’ailleurs, 
a su aborder dans son grand roman Dov’ è il peccato à Dio un 
sombre et subtil problème théologique. Une sagesse impla- 
cable et, néanmoins, une sorte de grâce presque souriante for- 
ment la figure de ce romancier encore jeune, mais dont l’œuvre 
est déjà importante et qui, par un geste prompt et gentil, sem- 


“blable à ceux qu’on fait quand on décide brusquement d’y voir 


clair, se fit connaître par un pamphletantidannunzien. Seule, la 
vie a le don de séduire Puccini, et plus elle met de coquetterie 
et de richesse dans sa mélancolique réalité, plus il met de bonne 
volonté à s’abandonner à elle. Il en détaille les horreurs avec 
minutie, comme dans ce « monologue intérieur » qui a donné 
son titre à cette première traduction française et où aucune tris- 
tesse n’est oubliée, où elles sont toutes produites au soleil le plus: 
rigoureux et dénombrées sur un rythme tout ensemble patient 
et étourdissant. Cequ'’il faut admirer, c’est la netteté de cette 
peinture, dont on ne saurait dire pourtant qu’elle est absolu- 
ment objective, mais où l’esprit et la vérité se confondent de la 
façon la plus troublante et la plus mystérieuse. N'est-ce pas ce 
mélange parfait, si difficile à réaliser, qu’on appelle humour ? 
Puccini le réalise avec une aisance étonnante et que l’on serait 
tenté d’attribuer à sa familiarité avec les auteurs espagnols (il a 
traduit Unamuno) si l’on ne voyait d’autres écrivains italiens 
se mêler aussi — après une époque de grandiloquence et de: 
préoccupations presque uniquement plastiques — de produire 


du monde une image ironique. \ JEAN CASSOU.. 


VA 


554 es _ LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


+ 
£ 4 


| LES ARTS 


HISTOIRE NATURELLE, par Max Ernst. (Éditions 
J. Bucher.) ÿ 


Fontaines pétrifiantes, livres de leçons de choses, pour pro- 
téger les rêves de l’enfance, en plein ciel, s'ouvre l'éventail des 
fougères, demain bouquet minéral s’il tombe dans certaine 
source, à Montferrand. Jusqu’à la consommation des siècles, 
un petit rameau de rien du tout demeurera imprimé à même 
les cœurs des pierres, qui, malgré tant de lieux commauns sux 
leur soi-disant dureté, n’ont point refusé en d'autres ères de se 
laisser marquer d’une quasi-transparence végétale. Muets æt 
sans geste devant le mystère des trois règnes, pour se donner, 
tout de même, l'illusion d'agir sur les éléments, des hommes 
mesurent les apparences, Longue théorie des arpenteurs, géo- 
mètres, géographes, et vous tous qui croyez la terre, l'air, 
l’éther destinés à être coupés en tranches comme ce melon 
dont Bernardin de Saint-Pierre pensait que l'extérieur était 
ainsi côtelé, pour qu’il fût mangé en famille, les petites combi- 
- maisons logiques, les sondes, les jalons, votre naïf anthropocen- 
_trisme seraient autant de choses touchantes si des idoles telles 

que le système métrique n'avaient depuis longtemps décidé les 
uns et les autres à des jugements, à une confiance inadmissibles. 

Mais que le Mont-Blanc, grâce au prestige de ses 4810 mètres, 

continue à dominer l’Europe, n'empêche que le rideau du 
sommeil tombé sur l'ennui du vieux monde, soudain s'est 
relevé pour des surprises d’astres et de plantes, et s’effondrent 
les murs entre lesquels on avait voulu enchaîner les vents d2 
l'esprit. Les araignées lasses de manger les mouches se sont 
repues de nos montagnes habituelles, et nous connaissons le 
règne des choses disproportionnées. Justice enfin soit rendue 
aux insectes. Ce que nous appelions bien fièrement « notre 
£ducation » est à refaire de fond en comble et Max Emnsta 
raison, qui, sous le simple titre Histoire Naturelle, mous pré- 
sente réunies en trente-quatre planches les terribles merveilles 
d’un univers dont notre semelle n’essaiera plus d'écraser les 
petits secrets, désormais plus grands que nous, mn) 


| 
| 


“NOTULES 


35 

Que les bücherons comme par le passé coupent les arbres, 
les étoiles dans les troncs des chênes dont les ébénistes avaient 
coutume de faire le centre de leurs guéridons, échappent à la 
confiance des ouvriers, et des petites tables tournent autour de 
la terre. Métempsychoses et non plus métaphores. Les ersatz 


«images, les calembours sentimentaux, les attitudes, les 


phrases où tous cherchaient leur vengeance contre d’inévitables 
dégoûts, tout le truquage se disloque. Et qui oserait parler + 
d’art ? Sur la corde raide qu’ils tentèrent de nous faire prendre 
pour une ligne d'horizon le vertige a saisi nos plus savants 
contorsionnistes, et les voilà qui chantent les Larmes de Pierrot 
et s’apitoient bêtement sur la tristesse du sort humain. Que 
nous importent ces Paillasses lorsque déjà se lèvent de hau- 
tains fantômes que ne tentèrent ni le romantisme du geste, ni 
les draperies, ni les effets de costume. Nous les suivrons jus- 
qu’à cette altitude où Max Ernst nous apprend qu’au-dessus des 
nuages marche la mi-nuit. Au-dessus de la minuit plane l’oiseau 
invisible du jour. Un peu plus haut que l'oiseau, l'éther pousse, les 
murs et les toits flottent. ) 

Fontaines gemmifiantes, astrifiantes, quel secret a-t-il décou- 
vert dans vos eaux ? Des colombes il fait des diamants et des 
regards un système de monnaie solaire. Or, tandis que les 


_ oiseaux s’allument en plein ciel, la terre tremble, la mer 


invente ses chansons nouvelles, le cheval du rêve galope sur 
les nuages, la’flore et la faune se métamorphosent. Et nous 


 regardons, vengés enfin des minutes lentes, des cœurs tièdes, 


des maîns raisonnables. Tel miracle, mais dans une ville où 
tout s'était pétrifié sous une lave glauque déjà nous avait été 
offert par Chirico, Univers imprévu, quels océans jusqu’à vos 
bords ont mené ces navigateurs du silence ? J'entends encore 
ce cri de Paul Eluard : Visage perceur de murailles. Max Ernst à 
pu voir et nous faire voir ce qui se passait dans l'écurie du. 
sphinx. Et il ne s’agit plus de quelque vieux mythe. Histoire 


naturelle, vous dis-je. Ailes de paupières, nos yeux volent, et 


le vent en l'honneur duquel Max Ernst bâtitses forêts, pour 
quelle résurrection emporte-t-il nos mains, ces fleurs sans joie ? 
e RENÉ CREVEL 


556 ë LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


NOTULES 


Au grand ‘jour, par Louis Aragon, André Breton, Paul Eluard, Benja- 
min Péret, Pierre Unik (Editions surréalistes). 


Il ne s’agit que de préciser l'attitude morale des surréalistes. Les 
cinq lettres, dont se compose Au grand jour, sont adressées aux sur- 
réalistes non communistes : 


Si, dans son développement, le surréalisme a tenté de réduire, par des 
moyens encore inusités, les diverses antinomies qu’entraäîine le procès du 
monde réel, il n’a trouvé la réduction de ces antinomies que dans l’idée de 
Révolution. Quoi que vous puissiez penser de l'efficacité, non de l’action 
communiste, mais de l'attitude d'un homme qui, à bout de cause, se soumet 
à cette action, rien, ni le goût de l'indépendance, ni l'héroïsme, ni l'irres- 
pect des lois (et, par exemple, dans toute sa beauté, la désertion en temps de 
guerre), ne sont capables de nous rejeter vers l'anarchie. 


à Paul Nougé et Camille Goemans, directeurs de Correspondance : 


Vous vous en teniez à une mystique de la réclame, de l'insinuation, 
de la disqualification de chacun par ses moyens propres, enfin de toutes 
les falsifications. Un certain défaitisme nécessaire ne nous a jamais semblé 
suffisant. 


à Marcel Fourrier ; à Pierre Naville, rédacteurs en chef de Clarté : 


N’avoir en vue que de doter Clarlé d’une partie littéraire, eût êté perdre 
avec nous votre peine : la besogne littéraire est une sale besogne que nous 
n'avons jamais assumée nulle part. 


aux communistes : 


Il est pénible que l’organisation du P. C. en France ne lui permette pas de 
nous utiliser dans une sphère où nous puissions réellement nous rendre 
utiles et qu'il n’ait été pris d'autre décision à notre égard que de nous signa- 
ler un peu partout comine suspects. On sait assez que, Sur d’autres terrains, 
nous avons toujours accepté la bataille. Celle à quoi l’on veut nous résoudre, 
étant donnée l'impossibilité pour nous de considérer des communistes comme 
nos adversaires, nous ne pourrons que la refuser. : 

Dans ce cas, nous attendrons à regret de meilleurs jours, ceux durant les- 
quels il faudra bien que la Révolution reconnaisse les siens. 


A la grande nuit, par Anionin Artaud (chez l’auteur). 


Antonin Artaud réplique aux surréalistes : 


Y a-t-il encore une aventure surréaliste et le surréalisme n'est-il pas mort 
du jour où Breton et ses adeptes ont cru devoir se rallier au communisme et 
chercher dans le domaine -des faits et de la matière immédiate, l’aboutisse- 


L LES REVUES 557 


ment d'une action qui ne pouvait normalement se dérouler que dans les 
cadres intimes du cerveau. 


frites 
N'importe quelle action spirituelle si elle est juste se matérialise quand 
il faut. Les conditions intérieures de l’âme | maïs elles portent avec elles 


leur vêture de pierre, de véritable action, C’est un fait irrémissiblement sous- 
entendu. 


Il ajoute : 
Que reste-t-il de l'aventure surréaliste ? Peu de choses, si ce n’est un grand 
espoir déçu, mais dans le domaine de la littérature elle-même peut-être ont-ils 


en effet apporté quelque chose : cette colère, ce dégoût brülant versé sur la 


chose écrite... 
* 


Une seule conviction demeure aussi bien commune aux surréalistes 
et à leurs plus violents adversaires : la haïne ou le mépris de la litté- , 
rature. Et certes il existe plus d’un homme qui a mieux réalisé, et 
vécu, de tels sentiments que les surréalistes. Mais il s’interdisait en 
même temps de parler. Chacun connaît ici les siens. Il reste que per- 
sonne n’a peut-être exprimé ce mépris et cette haine plus obstinément 
que les surréalistes. 6 

Plus obstinément : de façon plus variée, plus vivante, plus littéraire 
si l’on veut. Peu importe. Alors même qu’ils traitent du communisme, 
c’est sur le terrain de la littérature que les surréalistes posent d’abord 
la question. C’est ce terrain qu'il s’agit, pour eux, de fuir. 

L’on sait bien que c’est aussi là leur faiblesse profonde. Il est banal 
de respirer ; il est aussi ridicule de respirer régulièrement que de 
s'habiller tous les matins et se déshabiller tous les soirs. Mais il est 
une façon d'éviter ce ridicule ou cette sottise : c’est de parvenir à res- 
pirer assez régulièrement pour n’avoir plus besoin d'y faire attention. Ê 
Et s’il nous arrive d'admirer, sans réserve, quelque écrivain, c’est aussi 
parce qu’il ne s’en est pas tenu à mépriser la littérature, mais qu’il la 1e 
en lui-même achevée, dépassée et réduite en quelque sorte à n’être K 
qu’une fonction, que le moyen d’une activité qui la dépasse et qui le 
dépasse. — Mais c’est ici que toutes les questions demeurent posées, — Æ 
Il y a peut-être quelque faiblesse à ne pas les poser. » 


JEAN GUÉRIN 


LES REVUES 


* 
*X * 


Sur les sottisiers 


Nous ne voulions pas blesser le Mercure de France. Son sottisier est 
souvent excellent ; et le reste du temps, franchement détestable : c’est 
quand il cite, par exemple, cette phrase de Fabre-Luce : 


‘ F5 art 


Fe Les ru à ds pays de ha à l'égard les uns des at 
caractère bilatéral ru tendent à de accords récents... : » 


qui unit deux pays où deux personnes (auquel cas il serait sot en Fm. 
de faire allusion à un accord unilatéral), — mais bien précisément um 
accord par lequel chacun des associés prend tels et tels engagements. 
_ Ainsi peut-il y avoir des accords unilatéraux : € est où lun des 
contractants s'engage, et l’autre non. El 
* Fabre-Luce voulait exprimer la pensée suivante : € est que les 
L à qui sont survenus entre les Alliés et PAllemagne, ne compor- 
_taïent d'obligations, dans le principe, que de la part de l'Allemagne. 
Par la suite, ils ont eu tendance à comporter de nouvelles obligations, … 
de la part des alliés cette fois. L'on doit bien admettre qu'ilétait diff- 
cile d'exprimer la chose de façon plus précise à la fois et plus | brève. 
Et plus claire, quoi qu’en dise le Mercure. Aussi bien pourrait-on 
_ dire qu’il est deux sortes de phrases qui du premier abord surprennent, 
É: ee semblent ridicules : les excellentes, et les mauvaises, Seulement à 


Æ + 


| Voici quelques autres « sottises », que cite le Mercure : 


; _ Brigitte s'est enveloppée d’un peignoir où l’on voit des sont chmois 
nser sur des cordes tendues entre des palmiers et des ananas. LOUIS-LÉON 


(mais si le peignoir est de pure frattaisié 2) 


Moins chargées d’eau, les feuilles se redressent avec un AO sec. 


EDXoxD JALOUX. . Dr FU 


; (pourquoi pas ?) 

L'atelier était presque vide, Dans un coin, une énorme tête du Père éternel, 
était trois fois grandeur nature... EDMOND JALOUX. , 
Adroite et vive, Hélène Campinchi tenait le volant, tantôt d'une main, s 
| tantôt de l'autre, et parfois d'aucune. PIERRE LOEVEL. sé 

_ Franck, faisant appel à son talent acrobatique et à sa merveilleuse ste 

_ réalisera des prouesses pour reprendre l'enfant dont il deviendra, | Lo rs 
nes: Courrier Cinématographique. S 


+ à 7 5 
x _* 5 PÉTER 


2 Soerea Kierkegaard 
# Rudolf Kassner écrit dans Commerce (Été) : 
mg Dee amet fut le dernier grand es On ne peut le 


(22 


21 


LES REVUES He ns - 559 
paraissent petits à côté de lui. La question essentielle pour Kierkegaard était : 
Comment deviendrai-je chrétien ? Seul un protestant pouvait trouver pareille- 
formule: 

C'est que, pour Kierkegaard, le christianisme repose sur un paradoxe : 
l’homme-Dieu, 1e Dieu crucifié, descend sur terre, sous les traits d’un ser- 
vitéur, Chaque chrêtien doit vivre ce paradoxe, il n’est chrétien qu’en fonction 
pour ainsi dire, de ce paradoxe. C'est en cela qu'il se distingue du païén. Pour: 
le paten, bénédiction et malédiction ont un sens bien défini : c’est qu'il ne 
vit pas éhcote en « Isolé », Il vit selon la loi et les règlements de k tribu, 
de la famille. Le chrétien, par contre, est par définition même un pétsécuté. 
H ne peut pas, il ne doit pas en être autrement, Son sort doit ètre ce que 
fut celui des disciples et des Apôtres. Tout autre Sort ne serait que compromis. 


ou jeu de bascule. 
* 


Des extraits du Journal de Kierkegaard, qui suivent, je détache celui 
qui a trait aux pasteurs et aux professeurs : 


Prenons les mathématiciens. Il est fort possible par exemple qu’un mathé- 
maticien illustre souffre le martyre pour sa science. Mais en quoi cela. 
m’empécherait-il d’être un jour professeur dans la partie qu’il a enseignée, Ce 
qui importe, c’est la leçon, la science telle qu’on l'enseigne ; la personnalité du. 
riditré n'est que puremetit aècessoiré. 

- Mais en matière d'éthique religieuse, et pour ce qui concerne le chrétien en 
particulier, il nya pas dé doctrine où il soit dit que est la leçon seule qui 
compte, et le maître, non ; iei c’est limitation qui importe. Quelle absutdité 
alôrs, au lieu d’imitet le Christ'et les Apôtrés et de souffrir comme ils l'ont 


fait de se faire professeur... Professeur de quoi ? Professe-t-on que le Christ : 


fut crucifié et les Apôtres flagellés ? 4 & 

Ïl n'aurait plus manqué que cela : um professeur s’installaht aussitôt, sur 
le Golgotha même, dans une chaire de théologie. Or, comme la théologie n’ést 
pas encore à ce moment-là une sciénce arrivée, il va de soi que pour pouvoir 
ÿ professer quelque chose, il faut parler de la érucifixion de Jésus. Professeur 
dôné, pour enséipher qu'un aûtré fut supplitié. 

Il serait plaisant de suivre pas à pas notre professeur À travers toutes les 
péripéties du drämié chrétien. Nous l’avôns vü, pour le Christ, professeur en 
crucifixion. Viennent ensuite les Apôtres. Pierre et Jacques sont traduits 
devant le conseil ‘et flagellés. Voilà aussitôt un nouveau paragraphe et notre 
professeur passe le même jour professeur en flagellation. Le Conseil interdit 


ensuite aux Apôtres de précher la docttine du Christ. Mais eux, que font-ils? 


Loin de se laisser troubler, ils continuent leur œuvre, car « on doit craindre 
Dieu plus que les hommes »…. Notre professeur lui non plus ne se laisse pas 
troubler, il'occupe maintenant une chaire où il professe que Pierre et Jacques, 
bien qu’ils aient été flagellés, n’en continuent pas moins à prêcher la vérité... 
En effet, un professeur ne doit-il pas aimer le nouveau paragraphe plus que 
Dieu et la Vérité ?.… Poursuivons l’histoire jusqu’au bout. L’Apôtre fut cru- 
cifié, et notre professeur occupa une chaire pour enseigner que l’Apôtre fut 
crucifié. Enfin le professeur mourut d’une mort tranquille et paisible... 


À | L'AcroN FRANÇAISE (25 août): André Castagnou, par One à . 

_ Les Derniers Jours: Troisième lettre aux surréalistes sur l'amitié et ln solitude, 
par Drieu la Rochelle. na 

Les Camters pu Sup (juillet) : La chasse d’Hippolyie, par François-Paul | 
Alibert ; (septembre) : Essouffement, par M. Michaux ; Poèmes a E 


‘ Mrs, - 
la Revue INDIGÈNE, à Port-au-Prince : Un rêve de Georges Sie Later: 
ét _ drier de Philippe-Toby Marcelin. ais si À 
Te HR 
ti Ft * 
*x * 
: y Fa 
4 à * 
Le Souvenir de &@eorges Chennevière. 


_ Le Comité du souvenir de Georges Chennevière, que président. Romain | 
Rolland et Georges Duhamel, nous adresse l'appel suivant : : 


2 < | 


Un pur poète est mort. Pet 
_ À tous ceux qui connaissaient Georges Chennevière dans son œuvre - 
| et dans sa noble vie, cette disparition est profondément douloureuse. 
UC Tous éprouvent aussi le sentiment d’une injustice à réparer. : 
Car l'inspiration de Chennevière était de parler simplement à. la 
_ foule des travailleurs et de lui dispenser les joies d’un art sincère, les” 
_ plus généreuses émotions. Or, les foules auxquelles il s’adressait ne 
_ connaissaient pas encore assez son œuvre et elles ne savent peut-être 
sr pas que notre ami s’était condamné au renoncement le plus LR 
qu’il lègue aux siens sa parfaite pauvreté. L 
| Nous n'avons pas besoin d’en dire davantage, nous sommes certains 
_ de toucher tous ceux qui entendent ces choses-là à demi-mot. Il y aun 
_ devoir de fraternité à remplir. CE 


_ Prière d'adresser les fonds à Maurice Donzel, 34, rue Hallé, Paris (14) 


Nous prions les amis de la N. R. F. de répondre à cet appel. 3 eat ie 2 


LE GÉRANT : GASTON GALLIMARD. 
ABBEVILLE. — IMPRIMRERIE F. PAILLART. 


LA VIE FINANCIÈRE 


Les nécessités du tirage de « La Nouvelle Revue Française » nous obligeant à livrer 
à l'imprimerie le bullelin ci-dessous quinze jours avant son apparition, nous nous 
bornons à y insérer des aperçus d'orientation général. Mais notre SERVICE DE 


RENSEIGNEMENTS FINANCIERS est à la disposition de tous nos lecteurs pour 


foul ce qui concerne leur portefeuille, valeurs à acheter, à vendre ou à conserver, 
arbitrages d'un titre contre un autre, placement de fonds, etc. 

Adresser les lettres à M. André Ply, de la Banque de l'Union Industrielle Fran- 
çaise, $, rue de Vienne, Paris, VIII Arrondissement. 


ON NE DÉSESPÈRE PAS DE VOIR UNE REPRISE 


Août dont on attendait tant a peu donné. Il est assez difficile à 
classer en définitive. Est-ce un bon mois ? Assurément non. Est-il de 
ceux qui restent marqués d’un trait noir? Pas davantage. Ce fut plutôt 
un mois incolore, dans les gris bleu, si vous voulez, et avec plus de 
gris que de bleu. 

On peut le diviser en quatre périodes correspondant presque aux 
semaines, 

Quelques bons jours remplis d'espoir ne tardèrent pas à être suivis 
d’une phase d’attente assez facilement acceptée en raison de lexcuse 
traditionnelle des fêtes du 15, les lendemains de celle-ci ne payèrent 
pas et la dernière huitaine souverainement impartiale, trop, sourit à 
tour de rôle aux haussiers et aux baissiers. 

Et cependant les stimulants ne firent pas défaut. 

Dans l’ordre politico-économique nous avons eu la signature du 
traité de commerce franco-allemand et l'événement dépasse de 
. beaucoup par son importance le domaine de la production et des 
échanges. On conçoit mal une paix politique coïncidant avec une 
guerre douanière. Or, nous allions nettement à celle-ci. L'Allemagne 
soumise à notre tarif général était très défavorisée par rapport aux 
autres pays européens, la France tombée sous le régime du droit 
commun voyait ses produits frappés de droits particulièrement élevés 
par le tarif autonome allemand, et\les négociateurs sont à féliciter 
d’avoir mené à bien une tâche tout spécialement ardue. 

La Bourse déjà rassérénée par la reprise du coton, du cuivre et du 
caoutchouc, reçut d’autres encouragements nullement à dédaigner. 
Sans parler du pétrole dont la situation continue à se consolider, le 
marché enregistra une série d’informations rassurantes touchant les 
diamants, production, vente, législation, et les commentaires accom- 
pagnant la brusque envolée des cours du sucre à New-York ne lui 
laissèrent pas de doute sur la solidité du mouvement. Nous ne 
pouvons enfin mentionner New-York sans rappeler la vive hausse 


\ 


dont bénéficia en Août cette place promise quinze jours avant aux | 
plus sombres destinées. BAT U 

Les amateurs d'explications jamais pris au dépourvu rendent une 
fois de plus l’affreuse politique intérieure responsable de l’abstention de 
la clientèle gorgée de disponibilités et du marasme du marché. Ils 
invitent respectueusement encore mais fermement un pilote aimé à se 
déclarer prêt par tous moyens, fut-ce la dissolution, à obtenir le vote du 
budget de 1928 et à mettre fin ainsi à l’appréhension de l'épargne: Des 
paroles décisives, définitives, c’est peut-être demander beaucoup mème à 
un homme que ses services ont placé au-dessus des partis, mais le gou- 
vernement ne pourrait-il indirectement fournir la garantie tant attendue ? 
En abrogeant la loi de 1918, en rétablissant la liberté de circulation des 
capitaux réclamée par tous, il affirmerait sa confiance dans ses propres 
destinées, sa conviction du maintien du franc aux cours actuels, sa 
certitude, autrement dit, que rien ne peut plus compromettre l’heureux 
achèvement d’une œuvre financière poursuivie jusqu'ici avec tant de 
succès. 

Et qu’on ne vienne pas nous dire qu'une fois les portes ouvertes les 
petits porteurs fuyant le fisc iraient encaisser leurs coupons à l’étranger | 
Une telle aMirmation révèle une parfaite ignorance de la mentalité, de 
la méfiance de l’épargnant modeste. 

L’évasion ne sera jamais pratiquée que par les grosses fortunes et 
demeurera foujours pour de multiples causes un mystère troublant 
pour les capitalistes de moindre envergure. 

D'ailleurs, des apaisements de cet ordre sont-ils absolument indis- 
pensables ? Le marché réellement très sain nous donne à, nous 
l'impression, surtout depuis qu'il a résisté à plusieurs tentatives de 
baisse, d’être très capable de nous surprendre avant peu, non pas par 
une hausse brusquée, mais par une amélioration continue. 


PETIT COURRIER 


Luc-sur-Mer. — Cette affaire est vraisemblablement la première de 
son groupe. On a, d’autre part, l’assurance qu’elle n’a pas souffert du 
ralentissement économique. Comme il est, d’autre part, certain que le 
dividende sera augmenté, le cours actuel ne me paraît pas trop élevé. 


Un abonné à Chambéry. — Cette valeur est indiscutablement celle qui 
a le plus souffeït parmi les titres internationaux. On peut considérer 
que le pire a été escompté et les. perspectives restent très belles. À ce 
prix, en tout cas, je ne vendrais pas. ’ 


N. B.— Nous recevons de nombreuses lettres au sujet de notre 
N. B. du rex septembre. I EL 
Dans toutes, on nous demande s’il est temps ‘encore d’acheter la 


valeur recommandée. Sans doute, elle a monté, mais il faut surtout 


considérer qu’à son cours actuel elle assure encore un rendement de 


‘7:50 0/0, assez rare, s'agissant d’une affaire ancienne et bien conduite. 


ANDRÉ PLy, ik 
de la Banque de l'Union Industrielle Française. 


A LE Sr 2 D 


HENRI CYRAL, ÉDITEUR 
FR | 118, Boulevard pa, PARIS-VIe 
2 EE 74-390 CH. POSTAUX PARIS 225-06 


“ COLLECTION FRANÇAISE ” 


4 « COLLECTION FRANÇAISE ” est créée pour réunir, sous une forme artistique, les œuvres 
“les plus remarquables de la Littérature française contemporaine. Chaque titre est tiré à 
“exemplaires numérotés (papiers de luxe : Madagascar, Arches et Rives). L'illustration est réservée 
Bartistes français ; limpression, confiée au Maître imprimeur R. Coulouma (H. Barthélemy, 
Meur) ; le format (15,5 ><20,5) ef la présentation, s'adressent aux bibliophiles, 


QT EM 
RU 


OU VRAGES PARUS : 
a — 


MINIQUE, par EUGÈNE FROMENTIN. Illust. de Paul-Loys ARMAND ..  Epuise 
IMPREINTE, par Ep. EsTAUNIÉ, de l’Acad. fr. Illust. d'A. FOURNIER. Epuisé 
OMONT Jeune et Risler Aîné, par A. DAUDET. Ill. de P. ARMAND, Epuisé 
IPORTE ÉTROITE, par AnDré Gin. Ill. de DANIEL-GIRARD.. +. Epuisé 
IPETIT CHOSE, par À. Dauper. Ill. d'A. FOURNIER. .. .. +. Epuisé 
TTRES DE MON MOULIN, par A. Dauper. Ill. de D. GIRARD ++ Epuisé 
DAME BOVARY, par GuSTAVE FLAUBERT. Ill. de Pierre ROUSSEAU. Epuisé 


| ROUMESTAN, par ALPHONSE DAUDET. Ill. de P.-L. ARMAND. 

Leste quelques exemplaires sur Rives, à .. …. + «+ + +. ++ 100 fr. 
JISCIPLE, par P. Bourcer, de l’Acad, fr. Ill. de Fournier. Sur Rives 90 fr. 
DIVERTISSEMENT PROVINCIAL, par HEwrt DE RÉGNIER, de 

Aca ad. fr. Ill. de DanteL-Gimarp. Sur Rives... .. .. .. .. + 90 fr. 
CENSION DE M. BASLEVRE, par EDOUARD ESTAUNIÉ, de l’Acad, 

Cu TR Me DIERRARODSSEAU. Sur Rives. des 1e es 53:10 CL A0O0r.: 
on par H. DE RÉGNIER, de l’Acad. fr. Ill. de D. Girarp .. A204r. 


1 D paraître le 10 Octobre 1927 : 


AMILÉ sous les CÈDRES 


# _ par HENRY BORDEAUX, de l'Académie trançaise 
Le 66 illustrations en couleurs de SUZANNE-RAPHAËLE LAGNEAU 
ex. sur Madagascar, avec 2 dessins originaux, +, ++ ++ ++ +: 800 fr. 


“x. sur Arches hi Li ae ee) Le 0 D OO 
Mex. sur Rives .. 


Pour paraître en Novembre 1927 : 


TARIN DE Pr par Azpx. DAuDET. Ill. de DANIEL-GIRARD. (souscrit) 


» Les souscriptions sont reçues chez tous les Libraires 


D 
. 


DANS LA COLLECTION « LES CONTEMPORAINS » (s) 


Un volume de luxe illustré consacré à l’œuvre de 


LA 


GID 


Études inédites 


Al 

Pauz VALÉRY à 

Henry BERNSTEIN, FRANÇoIs-PAUL ALIBERT, J.-E. BLANCHE, JACQUI 
CopEau, BENJAMIN CRÉMIEUX, MARIE-JEANNE Durry, EDMON 
Jazoux, Mac ORLAN, RoGer MARTIN DU GARD, PAUL MoraNi 
François Mauriac, ANDRÉ Maurois, HENRY DE MONTHERLAN: 
Lucten Maury, JEAN PRÉvosT, LÉON-PIERRE QUINT, JEAN SCHLUI) 


BERGER, G. STHOL, ALBERT THIBAUDET. | 
| 


Ce volume d’environ 300 pages, format 18 X24, texte composée 
caractères Didot, corps 12, imprimé en 2 tons, sera illustré de 6 eau! 
fortes originales, de 20 bandeaux et 21 culs-de-lampe spécialemet 
dessinés pour cet ouvrage par G. Goor. Il contiendra un portrait inéd 
d'ANDRÉ Gipe, dessiné et gravé sur cuivre par Foujita, une bibliç 
graphie établie pour ce volume, par ArnoLD NAviLLe, des document 
des feuillets manuscrits reproduits en fac-similé et Ë 


d'importants inédits d'André Gide 
qui formeront un cahier d'environ 40 pages. 
JUSTIFICATION DU TIRAGE 


imprimé en deux tons 


1 exemplaire unique, contenant tous les originaux des illustrations. souscril 
6 exemplaires numérotés de 2 à 7 sur Japon ancien à la forme. .. souscrit 
10 exemplaires numérotés de 8 à 18 sur grand vergé de Montval  .+ souscris 
40 exemplaires numérotés de 19 à 59 sur papier japon impérial, signés | 
par André Gide, contenant un portrait inédit dessiné et gravé sur 
cuivre par Foujita et signé par l'artiste; 6 eaux-fortes originales , ï 
en noir dessinées et gravées sur cuivre par G. Gooret une suite | 
en bistre des eaux-fortes. Presque souscrits .. .. .. .. 51 si 
200 ex. num. de 60 à 260 sur madagascar, contenant un portrait inédit p | 
d’A. Gide, dessiné et gravé sur cuivre par Foujita. En partie souscrits. 2@®@ 
| 
250 ex. num. de 261 à 511, sur pur fil Lafuma, contenant 6 eaux-fortesen 15408 
noir, dessinées et gravées sur cuivre par G. Goor. En partie souscrits. A AS" 


Édition originale sur beau papier alfa tirée à | 
1.300 ex. num., imprimés en nofir, sans fac-similés ni eaux-fort 


Prix : 46 fr. 


(joindre le montant à la commande) 


ÉDITIONS DU CAPITOLE — G. PIGOT, directeur. 
101, Rue de Sèvres — PARIS-VI' à TRS